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    Origine des espèces

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    Origine des espèces

    Message par Erdnaxel le Sam 7 Jan - 13:51

    http://classiques.uqac.ca/classiques/darwin_charles_robert/origine_especes/darwin_origine_des_especes.pdf

    CHAPITRE  I
    De la variation des espèces à l’état domestique.

    Causes de la variabilité.


    Quand on compare les individus appartenant à une même variété ou à une même sous-variété de nos plantes cultivées depuis le plus longtemps et de nos animaux domestiques les plus anciens, on remarque tout d’abord qu’ils diffèrent ordinairement plus les uns des autres que les individus appartenant à une espèce ou à une variété quelconque à l’état de nature. Or, si l’on pense à l’immense diversité de nos plantes cultivées et de nos animaux domestiques, qui ont varié à toutes les époques, exposés qu’ils étaient aux climats et aux traitements les plus divers, on est amené à conclure que cette grande variabilité provient de ce que nos productions domestiques ont été élevées dans des conditions de vie moins uniformes, ou même quelque peu différentes de celles auxquelles l’espèce mère a été soumise à l’état de nature. Il y a peut-être aussi quelque chose de fondé dans l’opinion soutenue par Andrew Knight, c’est-à-dire que la variabilité peut provenir en partie de l’excès de nourriture. Il semble évident que les êtres organisés doivent être exposés, pendant plusieurs générations, à de nouvelles conditions d’existence, pour qu’il se produise chez eux une quantité appréciable de variation ; mais il est tout aussi évident que, dès qu’un organisme a commencé à varier, il continue ordinairement à le faire pendant de nombreuses générations. On ne pourrait citer aucun exemple d’un organisme variable qui ait cessé de varier à l’état domestique. Nos plantes les plus anciennement cultivées, telles que le froment, produisent encore de nouvelles variétés ; nos animaux réduits depuis le plus longtemps à l’état domestique sont encore susceptibles de modifications ou d’améliorations très rapides.

    Autant que je puis en juger, après avoir longuement étudié ce sujet, les conditions de la vie paraissent agir de deux façons distinctes : directement sur l’organisation entière ou sur certaines parties seulement, et indirectement en affectant le système reproducteur. Quant à l’action directe, nous devons nous rappeler que, dans tous les cas, comme l’a fait dernièrement remarquer le professeur Weismann, et comme je l’ai incidemment démontré dans mon ouvrage sur la Variation à l’état domestique 1, nous devons nous rappeler, dis-je, que cette action comporte deux facteurs : la nature de l’organisme et la nature des conditions. Le premier de ces facteurs semble être de beaucoup le plus important ; car, autant toutefois que nous en pouvons juger, des variations presque semblables se produisent quelquefois dans des conditions différentes, et, d’autre part, des variations différentes se produisent dans des conditions qui paraissent presque uniformes. Les effets sur la descendance sont définis ou indéfinis. On peut les considérer comme définis quand tous, ou presque tous les descendants d’individus soumis à certaines conditions d’existence pendant plusieurs générations, se modifient de la même manière. Il est extrêmement difficile de spécifier L’étendue des changements qui ont été définitivement produits de cette façon. Toutefois, on ne peut guère avoir de doute relativement à de nombreuses modifications très légères, telles que : modifications de la taille provenant de la quantité de nourriture ; modifications de la couleur provenant de la nature de l’alimentation ; modifications dans l’épaisseur de la peau et de la fourrure provenant de la nature du climat, etc. Chacune des variations infinies que nous remarquons dans le plumage de nos oiseaux de basse-cour doit être le résultat d’une cause efficace ; or, si la même cause agissait uniformément, pendant une longue série de générations, sur un grand nombre d’individus, ils se modifieraient probablement tous de la même manière. Des faits tels que les excroissances extraordinaires et compliquées, conséquence invariable du dépôt d’une goutte microscopique de poison fournie par un gall-insecte, nous prouvent quelles modifications singulières peuvent, chez les plantes, résulter d’un changement chimique dans la nature de la sève.

    Le changement des conditions produit beaucoup plus souvent une variabilité indéfinie qu’une variabilité définie, et la première a probablement joué une rôle beaucoup plus important que la seconde dans la formation de nos races domestiques. Cette variabilité indéfinie se traduit par les innombrables petites particularités qui distinguent les individus d’une même espèce, particularités que l’on ne peut attribuer, en vertu de l’hérédité, ni au père, ni à la mère, ni à un ancêtre plus éloigné. Des différences considérables apparaissent même parfois chez les jeunes d’une même portée, ou chez les plantes nées de graines provenant d’une même capsule. A de longs intervalles, on voit surgir des déviations de conformation assez fortement prononcées pour mériter la qualification de monstruosités ; ces déviations affectent quelques individus, au milieu de millions d’autres élevés dans le même pays et nourris presque de la même manière ; toutefois, on ne peut établir une ligne absolue de démarcation entre les monstruosités et les simples variations. On peut considérer comme les effets indéfinis des conditions d’existence, sur chaque organisme individuel, tous ces changements de conformation, qu’ils soient peu prononcés ou qu’ils le soient beaucoup, qui se manifestent chez un grand nombre d’individus vivant ensemble. On pourrait comparer ces effets indéfinis aux effets d’un refroidissement, lequel affecte différentes personnes de façon indéfinie, selon leur état de santé ou leur constitution, se traduisant chez les unes par un rhume de poitrine, chez les autres par un rhume de cerveau, chez celle-ci par un rhumatisme, chez celle-là par une inflammation de divers organes.

    Passons à ce que j’ai appelé l’action indirecte du changement des conditions d’existence, c’est-à-dire les changements provenant de modifications affectant le système reproducteur. Deux causes principales nous autorisent à admettre l’existence de ces variations : l’extrême sensibilité du système reproducteur pour tout changement dans les conditions extérieures ; la grande analogie, constatée par Köl-reuter et par d’autres naturalistes, entre la variabilité résultant du croisement d’espèces distinctes et celle que l’on peut observer chez les plantes et chez les animaux élevés dans des conditions nouvelles ou artificielles. Un grand nombre de faits témoignent de l’excessive sensibilité du système reproducteur pour tout changement, même insignifiant, dans les conditions ambiantes. Rien n’est plus facile que d’apprivoiser un animal, mais rien n’est plus difficile que de l’amener à reproduire en captivité, alors même que l’union des deux sexes s’opère facilement. Combien d’animaux qui ne se reproduisent pas, bien qu’on les laisse presque en liberté dans leur pays natal ! On attribue ordinairement ce fait, mais bien à tort, à une corruption des instincts. Beaucoup de plantes cultivées poussent avec la plus grande vigueur, et cependant elles ne produisent que fort rarement des graines ou n’en produisent même pas du tout. On a découvert, dans quelques cas, qu’un changement insignifiant, un peu plus ou un peu moins d’eau par exemple, à une époque particulière de la croissance, amène ou non chez la plante la production des graines. Je ne puis entrer ici dans les détails des faits que j’ai recueillis et publiés ailleurs sur ce curieux sujet ; toutefois, pour démontrer combien sont singulières les lois qui régissent la reproduction des animaux en captivité, je puis constater que les animaux carnivores, même ceux provenant des pays tropicaux, reproduisent assez facilement dans nos pays, sauf toutefois les animaux appartenant à la famille des plantigrades, alors que les oiseaux carnivores ne pondent presque jamais d’œufs féconds. Bien des plantes exotiques ne produisent qu’un pollen sans valeur comme celui des hybrides les plus stériles. Nous voyons donc, d’une part, des animaux et des plantes réduits à l’état domestique se reproduire facilement en captivité, bien qu’ils soient souvent faibles et maladifs ; nous voyons, d’autre part, des individus, enlevés tout jeunes à leurs forêts, supportant très bien la captivité, admirablement apprivoisés, dans la force de l’âge, sains (je pourrais citer bien des exemples) dont le système reproducteur a été cependant si sérieusement affecté par des causes inconnues, qu’il cesse de fonctionner. En présence de ces deux ordres de faits, faut-il s’étonner que le système reproducteur agisse si irrégulièrement quand il fonctionne en captivité, et que les descendants soient un peu différents de leurs parents ? Je puis ajouter que, de même que certains animaux reproduisent facilement dans les conditions les moins naturelles (par exemple, les lapins et les furets enfermés dans des cages), ce qui prouve que le système reproducteur de ces animaux n’est pas affecté par la captivité ; de même aussi, certains animaux et certaines plantes supportent la domesticité ou la culture sans varier beaucoup, à peine plus peut-être qu’à l’état de nature.  
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    Re: Origine des espèces

    Message par Erdnaxel le Dim 8 Jan - 12:48

    Quelques naturalistes soutiennent que toutes les variations sont liées à l’acte de la reproduction sexuelle ; c’est là certainement une erreur. J’ai cité, en effet, dans un autre ouvrage, une longue liste de plantes que les jardiniers appellent des plantes folles, c’est-à-dire des plantes chez lesquelles on voit surgir tout à coup un bourgeon présentant quelque caractère nouveaux et parfois tout différent des autres bourgeons de la même plante. Ces variations de bourgeons, si on peut employer cette expression, peuvent se propager à leur tour par greffes ou par marcottes, etc., ou quelquefois même par semis. Ces variations se produisent rarement à l’état sauvage, mais elles sont assez fréquentes chez les plantes soumises à la culture. Nous pouvons conclure, d’ailleurs, que la nature de l’organisme joue le rôle principal dans la production de la forme particulière de chaque variation, et que la nature des conditions lui est subordonnée ; en effet, nous voyons souvent sur un même arbre soumis à des conditions uniformes, un seul bourgeon, au milieu de milliers d’autres produits annuellement, présenter soudain des caractères nouveaux ; nous voyons, d’autre part, des bourgeons appartenant à des arbres distincts, placés dans des conditions différentes, produire quelquefois à peu près la même variété — des bourgeons de pêchers, par exemple, produire des brugnons et des bourgeons de rosier commun produire des roses moussues. La nature des conditions n’a donc peut-être pas plus d’importance dans ce cas que n’en a la nature de l’étincelle, communiquant le feu à une masse de combustible, pour déterminer la nature de la flamme.

    Effets des habitudes et de l’usage ou du non-usage des parties ; Variation par corrélation ; Hérédité.

    Le changement des habitudes produit des effets héréditaires ; on pourrait citer, par exemple, l’époque de la floraison des plantes transportées d’un climat dans un autre. Chez les animaux, l’usage ou le non-usage des parties a une influence plus considérable encore. Ainsi, proportionnellement au reste du squelette, les os de l’aile pèsent moins et les os de la cuisse pèsent plus chez le canard domestique que chez le canard sauvage. Or, on peut incontestablement attribuer ce changement à ce que le canard domestique vole moins et marche plus que le canard sauvage. Nous pouvons encore citer, comme un des effets de l’usage des parties, le développement considérable, transmissible par hérédité, des mamelles chez les vaches et chez les chèvres dans les pays où l’on a l’habitude de traire ces animaux, comparativement à l’état de ces organes dans d’autres pays. Tous les animaux domestiques ont, dans quelques pays, les oreilles pendantes ; on a attribué cette particularité au fait que ces animaux, ayant moins de causes d’alarmes, cessent de se servir des muscles de l’oreille, et cette opinion semble très fondée.
    La variabilité est soumise à bien des lois ; on en connaît imparfaitement quelques-unes, que je discuterai brièvement ci-après. Je désire m’occuper seulement ici de la variation par corrélation. Des changements importants qui se produisent chez l’embryon, ou chez la larve, entraînent presque toujours des changements analogues chez l’animal adulte. Chez les monstruosités, les effets de corrélation entre des parties complètement distinctes sont très curieux ; Isidore Geoffroy SaintHilaire cite des exemples nombreux dans son grand ouvrage sur cette question. Les éleveurs admettent que, lorsque les membres sont longs, la tête l’est presque toujours aussi. Quelques cas de corrélation sont extrêmement singuliers : ainsi, les chats entièrement blancs et qui ont les yeux bleus sont ordinairement sourds ; toutefois, M. Tait a constaté récemment que le fait est limité aux mâles. Certaines couleurs et certaines particularités constitutionnelles vont ordinairement ensemble ; je pourrais citer bien des exemples remarquables de ce fait chez les animaux et chez les plantes. D’après un grand nombre de faits recueillis par Heusinger, il paraît que certaines plantes incommodent les moutons et les cochons blancs, tandis que les individus à robe foncée s’en nourrissent impunément. Le professeur Wyman m’a récemment communiqué une excellente preuve de ce fait. Il demandait à quelques fermiers de la Virginie pourquoi ils n’avaient que des cochons noirs ; ils lui répondirent que les cochons mangent la racine du lachnanthes, qui colore leurs os en rose et qui fait tomber leurs sabots ; cet effet se produit sur toutes les variétés, sauf sur la variété noire. L’un d’eux ajouta : « Nous choisissons, pour les élever, tous les individus noirs d’une portée, car ceux-là seuls ont quelque chance de vivre. » Les chiens dépourvus de poils ont la dentition imparfaite ; on dit que les animaux à poil long et rude sont prédisposés à avoir des cornes longues ou nombreuses ; les pigeons à pattes emplumées ont des membranes entre les orteils antérieurs ; les pigeons à bec court ont les pieds petits ; les pigeons à bec long ont les pieds grands. Il en résulte donc que l’homme, en continuant toujours à choisir, et, par conséquent, à développer une particularité quelconque, modifie, sans en avoir l’intention, d’autres parties de l’organisme, en vertu des lois mystérieuses de la corrélation.
    Les lois diverses, absolument ignorées ou imparfaitement comprises, qui régissent la variation, ont des effets extrêmement complexes. Il est intéressant d’étudier les différents traités relatifs à quelques-unes de nos plantes cultivées depuis fort longtemps, telles que la jacinthe, la pomme de terre ou même le dahlia, etc. ; on est réellement étonné de voir par quels innombrables points de conformation et de constitution les variétés et les sous-variétés diffèrent légèrement les unes des autres. Leur organisation tout entière semble être devenue plastique et s’écarter légèrement de celle du type originel.
    Toute variation non héréditaire est sans intérêt pour nous. Mais le nombre et la diversité des déviations de conformation transmissibles par hérédité, qu’elles soient insignifiantes ou qu’elles aient une importance physiologique considérable, sont presque infinis. L’ouvrage le meilleur et le plus complet que nous ayons à ce sujet est celui du docteur Prosper Lucas. Aucun éleveur ne met en doute la grande énergie des tendances héréditaires ; tous ont pour axiome fondamental que le semblable produit le semblable, et il ne s’est trouvé que quelques théoriciens pour suspecter la valeur absolue de ce principe. Quand une déviation de structure se reproduit souvent, quand nous la remarquons chez le père et chez l’enfant, il est très difficile de dire si cette déviation provient ou non de quelque cause qui a agi sur l’un comme sur l’autre. Mais, d’autre part, lorsque parmi des individus, évidemment exposés aux mêmes conditions, quelque déviation très rare, due à quelque concours extraordinaire de circonstances, apparaît chez un seul individu, au milieu de millions d’autres qui n’en sont point affectés, et que nous voyons réapparaître cette déviation chez le descendant, la seule théorie des probabilités nous force presque à attribuer cette réapparition à l’hérédité. Qui n’a entendu parler des cas d’albinisme, de peau épineuse, de peau velue, etc., héréditaires chez plusieurs membres d’une même famille ? Or, si des déviations rares et extraordinaires peuvent réellement se transmettre par hérédité, à plus forte raison on peut soutenir que des déviations moins extraordinaires et plus communes peuvent également se transmettre. La meilleure manière de résumer la question serait peut-être de considérer que, en règle générale, tout caractère, quel qu’il soit, se transmet-par hérédité et que la non-transmission est l’exception.
    Les lois qui régissent l’hérédité sont pour la plupart inconnues. Pourquoi, par exemple, une même particularité, apparaissant chez divers individus de la même espèce ou d’espèces différentes, se transmet-elle quelquefois et quelquefois ne se transmet-elle pas par hérédité ? Pourquoi certains caractères du grand-père, ou de la grand’mère, ou d’ancêtres plus éloignés, réapparaissent-ils chez l’entant ? Pourquoi une particularité se transmet-elle souvent d’un sexe, soit aux deux sexes, soit à un sexe seul, mais plus ordinairement à un seul, quoique non pas exclusivement au sexe semblable ? Les particularités qui apparaissent chez les mâles de nos espèces domestiques se transmettent souvent, soit exclusivement, soit à un degré beaucoup plus considérable au mâle seul ; or, c’est là un fait qui a une assez grande importance pour nous. Une règle beaucoup plus importante et qui souffre, je crois, peu d’exceptions, c’est que, à quelque période de la vie qu’une particularité fasse d’abord son apparition, elle tend à réapparaître chez les descendants à un âge correspondant, quelquefois même un peu plus tôt. Dans bien des cas, il ne peut en être autrement ; en effet, les particularités héréditaires que présentent les cornes du gros bétail ne peuvent se manifester chez leurs descendants qu’à l’âge adulte ou à peu près ; les particularités que présentent les vers à soie n’apparaissent aussi qu’à l’âge correspondant où le ver existe sous la forme de chenille ou de cocon. Mais les maladies héréditaires et quelques autres faits me portent à croire que cette règle est susceptible d’une plus grande extension ; en effet, bien qu’il n’y ait pas de raison apparente pour qu’une particularité réapparaisse à un âge déterminé, elle tend cependant à se représenter chez le descendant au même âge que chez l’ancêtre. Cette règle me parait avoir une haute importance pour expliquer les lois de l’embryologie. Ces remarques ne s’appliquent naturellement qu’à la première apparition de la particularité, et non pas à la cause primaire qui peut avoir agi sur des ovules ou sur l’élément mâle ; ainsi, chez le descendant d’une vache désarmée et d’un taureau à longues cornes, le développement des cornes, bien que ne se manifestant que très tard, est évidemment dû à l’influence de l’élément mâle. Puisque j’ai fait allusion au retour vers les caractères primitifs, je puis m’occuper ici d’une observation faite souvent par les naturalistes, c’est-à-dire que nos variétés domestiques, en retournant à la vie sauvage, reprennent graduellement, mais invariablement, les caractères du type originel. On a conclu de ce fait qu’on ne peut tirer de l’étude des races domestiques aucune déduction applicable à la connaissance des espèces sauvages. J’ai en vain cherché à découvrir sur quels faits décisifs ou a pu appuyer cette assertion si fréquemment et si hardiment renouvelée ; il serait très difficile en effet, d’en prouver l’exactitude, car nous pouvons affirmer, sans crainte de nous tromper, que la plupart de nos variétés domestiques les plus fortement prononcées ne pourraient pas vivre à l’état sauvage. Dans bien des cas, nous ne savons même pas quelle est leur souche primitive ; il nous est donc presque impossible de dire si le retour à cette souche est plus ou moins parfait. En outre, il serait indispensable, pour empêcher les effets du croisement, qu’une seule variété fût rendue à la liberté. Cependant, comme il est certain que nos variétés peuvent accidentellement faire retour au type de leurs ancêtres par quelques-uns de leurs caractères, il me semble assez probable que, si nous pouvions parvenir à acclimater, ou même à cultiver pendant plusieurs générations, les différentes races du chou, par exemple, dans un sol très-pauvre (dans ce cas toutefois il faudrait attribuer quelque influence à l’action définie de la pauvreté du sol), elles feraient retour, plus ou moins complètement, au type sauvage primitif. Que l’expérience réussisse ou non, cela a peu d’importance au point de vue de notre argumentation, car les conditions d’existence auraient été complètement modifiées par l’expérience elle-même. Si on pouvait démontrer que nos variétés domestiques présentent une forte tendance au retour, c’est-à-dire si l’on pouvait établir qu’elles tendent à perdre leurs caractères acquis, lors même qu’elles restent soumises aux mêmes conditions et qu’elles sont maintenues en nombre considérable, de telle sorte que les croisements puissent arrêter, en les confondant, les petites déviations de conformation, je reconnais, dans ce cas, que nous ne pourrions pas conclure des variétés domestiques aux espèces. Mais cette manière de voir ne trouve pas une preuve en sa faveur. Affirmer que nous ne pourrions pas perpétuer nos chevaux de trait et nos chevaux de course, notre bétail à longues et à courtes cornes, nos volailles de races diverses, nos légumes, pendant un nombre infini de générations, serait contraire à ce que nous enseigne l’expérience de tous les jours.

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    Re: Origine des espèces

    Message par Erdnaxel le Sam 21 Jan - 13:28

    Caractères des variétés domestiques ; Difficulté de les distinguer entre les variétés et les espèces ; Origine des variétés domestiques attribuée à une ou à plusieurs espèces.

    Quand nous examinons les variétés héréditaires ou les races de nos animaux domestiques et de nos plantes cultivées et que nous les comparons à des espèces très voisines, nous remarquons ordinairement, comme nous l’avons déjà dit, chez chaque race domestique, des caractères moins uniformes que chez les espèces vraies. Les races domestiques présentent souvent un caractère quelque peu monstrueux ; j’entends par là que, bien que différant les unes des autres et des espèces voisines du même genre par quelques légers caractères, elles diffèrent souvent à un haut degré sur un point spécial, soit qu’on les compare les unes aux autres, soit surtout qu’on les compare à l’espèce sauvage dont elles se rapprochent le plus. A cela près (et sauf la fécondité parfaite des variétés croisées entre elles, sujet que nous discuterons plus tard), les races domestiques de la même espèce diffèrent l’une de l’autre de la même manière que font les espèces voisines du même genre à l’état sauvage ; mais les différences, dans la plupart des cas, sont moins considérables. Il faut admettre que ce point est prouvé, car des juges compétents estiment que les races domestiques de beaucoup d’animaux et de beaucoup de plantes descendent d’espèces originelles distinctes, tandis que d’autres juges, non moins compétents, ne les regardent que comme de simples variétés. Or, si une distinction bien tranchée existait entre les races domestiques et les espèces, cette sorte de doute ne se présenterait pas si fréquemment. On a répété souvent que les races domestiques ne diffèrent pas les unes des autres par des caractères ayant une valeur générique. On peut démontrer que cette assertion n’est pas exacte ; toutefois, les naturalistes ont des opinions très différentes quant à ce qui constitue un caractère génétique, et, par conséquent, toutes les appréciations actuelles sur ce point sont purement empiriques. Quand j’aurai expliqué l’origine du genre dans la nature, on verra que nous ne devons nullement nous attendre à trouver chez nos races domestiques des différences d’ordre générique.
    Nous en sommes réduits aux hypothèses dès que nous essayons d’estimer la valeur des différences de conformation qui séparent nos races domestiques les plus voisines ; nous ne savons pas, en effet, si elles descendent d’une ou de plusieurs espèces mères. Ce serait pourtant un point fort intéressant à élucider. Si, par exemple, on pouvait prouver que le Lévrier, le Limier, le Terrier, l’Epagneul et le Bouledogue, animaux dont la race, nous le savons, se propage si purement, descendent tous d’une même espèce, nous serions évidemment autorisés à douter de l’immutabilité d’un grand nombre d’espèces sauvages étroitement alliées, celle des renards, par exemple, qui habitent les diverses parties du globe. Je ne crois pas, comme nous le verrons tout à l’heure, que la somme des différences que nous constatons entre nos diverses races de chiens se soit produite entièrement à l’état de domesticité ; j’estime, au contraire, qu’une partie de ces différences proviennent de ce qu’elles descendent d’espèces distinctes. A l’égard des races fortement accusées de quelques autres espèces domestiques, il y a de fortes présomptions, ou même des preuves absolues, qu’elles descendent toutes d’une souche sauvage unique.
    On a souvent prétendu que, pour les réduire en domesticité, l’homme a choisi les animaux et les plantes qui présentaient une tendance inhérente exceptionnelle à la variation, et qui avaient la faculté de supporter les climats les plus différents. Je ne conteste pas que ces aptitudes aient beaucoup ajouté à la valeur de la plupart de nos produits domestiques ; mais comment un sauvage pouvait-il savoir, alors qu’il apprivoisait un animal, si cet animal était susceptible de varier dans les générations futures et de supporter les changements de climat ? Est-ce que la faible variabilité de l’âne et de l’oie, le peu de disposition du renne pour la chaleur ou du chameau pour le froid, ont empêché leur domestication ? Je puis persuadé que, si l’on prenait à l’état sauvage des animaux et des plantes, en nombre égal à celui de nos produits domestiques et appartenant à un aussi grand nombre de classes et de pays, et qu’on les fît se reproduire à l’état domestique, pendant un nombre pareil de générations, ils varieraient autant en moyenne qu’ont varié les espèces mères de nos races domestiques actuelles.
    Il est impossible de décider, pour la plupart de nos plantes les plus anciennement cultivées et de nos animaux réduits depuis de longs siècles en domesticité, s’ils descendent d’une ou de plusieurs espèces sauvages. L’argument principal de ceux qui croient à l’origine multiple de nos animaux domestiques repose sur le fait que nous trouvons, dès les temps les plus anciens, sur les monuments de l’Egypte et dans les habitations lacustres de la Suisse, une grande diversité de races. Plusieurs d’entre elles ont une ressemblance frappante, ou sont même identiques avec celles qui existent aujourd’hui. Mais ceci ne fait que reculer l’origine de la civilisation, et prouve que les animaux ont été réduits en domesticité à une période beaucoup plus ancienne qu’on ne le croyait jusqu’à présent. Les habitants des cités lacustres de la Suisse cultivaient plusieurs espèces de froment et d’orge, le pois, le pavot pour en extraire de l’huile, et le chanvre ; ils possédaient plusieurs animaux domestiques et étaient en relations commerciales avec d’autres nations. Tout cela prouve clairement, comme Heer le fait remarquer, qu’ils avaient fait des progrès considérables ; mais cela implique aussi une longue période antécédente de civilisation moins avancée, pendant laquelle les animaux domestiques, élevés dans différentes régions, ont pu, en variant, donner naissance à des races distinctes. Depuis la découverte d’instruments en silex dans les couches superficielles de beaucoup de parties du monde, tous les géologues croient que l’homme barbare existait à une période extraordinairement reculées et nous savons aujourd’hui qu’il est à peine une tribu, si barbare qu’elle soit, qui n’ait au moins domestiqué le chien.
    L’origine de la plupart de nos animaux domestiques restera probablement à jamais douteuse. Mais je dois ajouter ici que, après avoir laborieusement recueilli tous les faits connus relatifs aux chiens domestiques du monde entier, j’ai été amené à conclure que plusieurs espèces sauvages de canides ont dû être apprivoisées, et que leur sang plus ou moins mélangé coule dans les veines de nos races domestiques naturelles. Je n’ai pu arriver à aucune conclusion précise relativement aux moutons et aux chèvres. D’après les faits que m’a communiqués M. Blyth sur les habitudes, la voix, la constitution et la formation du bétail à bosse indien, il est presque certain qu’il descend d’une souche primitive différente de celle qui a produit notre bétail européen. Quelques juges compétents croient que ce dernier descend de deux ou trois souches sauvages, sans prétendre affirmer que ces souches doivent être oui ou non considérées comme espèces. Cette conclusion, aussi bien que la distinction spécifique qui existe entre le bétail à bosse et le bétail ordinaire, a été presque définitivement établie par les admirables recherches du professeur Rütimeyer. Quant aux chevaux, j’hésite à croire, pour des raisons que je ne pourrais détailler ici, contrairement d’ailleurs à l’opinion de plusieurs savants, que toutes les races descendent d’une seule espèce. J’ai élevé presque toutes les races anglaises de nos oiseaux de basse-cour, je les ai croisées, j’ai étudié leur squelette, et j’en suis arrivé à la conclusion qu’elles descendent toutes de l’espèce sauvage indienne, le Gallus bankiva ; c’est aussi l’opinion de M. Blyth et d’autres naturalistes qui ont étudié cet oiseau dans l’Inde. Quant aux canards et aux lapins, dont quelques races diffèrent considérablement les unes des autres, il est évident qu’ils descendent tous du Canard commun sauvage et du Lapin sauvage.
    Quelques auteurs ont poussé à l’extrême la doctrine que nos races domestiques descendent de plusieurs souches sauvages. Ils croient que toute race qui se reproduit purement, si légers que soient ses caractères distinctifs, a eu son prototype sauvage. A ce compte, il aurait dû exister au moins une vingtaine d’espèces de bétail sauvage, autant d’espèces de moutons, et plusieurs espèces de chèvres en Europe, dont plusieurs dans la Grande-Bretagne seule. Un auteur soutient qu’il a dû autrefois exister dans la Grande-Bretagne onze espèces de moutons sauvages qui lui étaient propres ! Lorsque nous nous rappelons que la Grande-Bretagne ne possède pas aujourd’hui un mammifère qui lui soit particulier, que la France n’en a que fort peu qui soient distincts de ceux de l’Allemagne, et qu’il en est de même de la Hongrie et de l’Espagne, etc., mais que chacun de ces pays possède plusieurs espèces particulières de bétail, de moutons, etc., il faut bien admettre qu’un grand nombre de races domestiques ont pris naissance en Europe, car d’où pourraient-elles venir ? Il en est de même dans l’Inde. Il est certain que les variations héréditaires ont joué un grand rôle dans la formation des races si nombreuses des chiens domestiques, pour lesquelles j’admets cependant plusieurs souches distinctes. Qui pourrait croire, en effet, que des animaux ressemblant au Lévrier italien, au Limier, au Bouledogue, au Bichon ou à l’Epagneul de Blenheim, types si différents de ceux des canidés sauvages, aient jamais existé à l’état de nature ? On a souvent affirmé, sans aucune preuve à l’appui, que toutes nos races de chiens proviennent du croisement d’un petit nombre d’espèces primitives. Mais on n’obtient, par le croisement, que des formes intermédiaires entre les parents ; or, si nous voulons expliquer ainsi l’existence de nos différentes races domestiques, il faut admettre l’existence antérieure des formes les plus extrêmes, telles que le Lévrier italien, le Limier, le Bouledogue, etc., à l’état sauvage. Du reste, on a beaucoup exagéré la possibilité de former des races distinctes par le croisement. Il est prouvé que l’on peut modifier une race par des croisements accidentels, en admettant toutefois qu’on choisisse soigneusement les individus qui présentent le type désiré ; mais il serait très difficile d’obtenir une race intermédiaire entre deux races complètement distinctes. Sir J. Sebright a entrepris de nombreuses expériences dans ce but, mais il n’a pu obtenir aucun résultat. Les produits du premier croisement entre deux races pures sont assez uniformes, quelquefois même parfaitement identiques, comme je l’ai constaté chez les pigeons. Rien ne semble donc plus simple ; mais, quand on en vient à croiser ces métis les uns avec les autres pendant plusieurs générations, on n’obtient plus deux produits semblables et les difficultés de l’opération deviennent manifestes.
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    Re: Origine des espèces

    Message par Erdnaxel le Lun 23 Jan - 13:45

    Races du pigeon domestique, leurs différences et leur origine.

    Persuadé qu’il vaut toujours mieux étudier un groupe spécial, je me suis décidé, après mûre réflexion, pour les pigeons domestiques. J’ai élevé toutes les races que j’ai pu me procurer par achat ou autrement ; on a bien voulu, en outre, m’envoyer des peaux provenant de presque toutes les parties du monde ; je suis principalement redevable de ces envois à l’honorable W. Elliot, qui m’a fait parvenir des spécimens de l’Inde, et à l’honorable C. Murray, qui m’a expédié des spécimens de la Perse. On a publié, dans toutes les langues, des traités sur les pigeons ; quelques-uns de ces ouvrages sont fort importants, en ce sens qu’ils remontent à une haute antiquité. Je me suis associé à plusieurs éleveurs importants et je fais partie de deux Pigeons-clubs de Londres. La diversité des races de pigeons est vraiment étonnante. Si l’on compare le Messager anglais avec le Culbutant courte-face, on est frappé de l’énorme différence de leur bec, entraînant des différences correspondantes dans le crâne. Le Messager, et plus particulièrement le mâle, présente un remarquable développement de la membrane caronculeuse de la tête, accompagné d’un grand allongement des paupières, de larges orifices nasaux et d’une grande ouverture du bec. Le bec du Culbutant courte-face ressemble à celui d’un passereau ; le Culbutant ordinaire hérite de la singulière habitude de s’élever à une grande hauteur en troupe serrée, puis de faire en l’air une culbute complète. Le Runt (pigeon romain) est un gros oiseau, au bec long et massif et aux grand pieds ; quelques sous-races ont le cou très long, d’autres de très longues ailes et une longue queue, d’autres enfin ont la queue extrêmement courte. Le Barbe est allié au Messager ; mais son bec, au lieu d’être long, est large et très court. Le Grosse-gorge a le corps, les ailes et les pattes allongés ; son énorme jabot, qu’il enfle avec orgueil, lui donne un aspect bizarre et comique. Le Turbit, ou pigeon à cravate, a le bec court et conique et une rangée de plumes retroussées sur la poitrine ; il a l’habitude de dilater légèrement la partie supérieure de son œsophage. Le Jacobin a les plumes tellement retroussées sur l’arrière du cou, qu’elles forment une espèce de capuchon ; proportionnellement à sa taille, il a les plumes des ailes et du cou fort allongées. Le Trompette, ou pigeon Tambour, et le Rieur, font entendre, ainsi que l’indique leur nom, un roucoulement très différent de celui des autres races. Le pigeon Paon porte trente ou même quarante plumes à la queue, au lieu de douze ou de quatorze, nombre normal chez tous les membres de la famille des pigeons ; il porte ces plumes si étalées et si redressées, que, chez les oiseaux de race pure, la tête et la queue se touchent ; mais la glande oléifère est complètement atrophiée. Nous pourrions encore indiquer quelques autres races moins distinctes.
    Le développement des os de la face diffère énormément, tant par la longueur que par la largeur et la courbure, dans le squelette des différentes races. La forme ainsi que les dimensions de la mâchoire inférieure varient d’une manière très remarquable. Le nombre des vertèbres caudales et des vertèbres sacrées varie aussi, de même que le nombre des côtes et des apophyses, ainsi que leur largeur relative. La forme et la grandeur des ouvertures du sternum, le degré de divergence et les dimensions des branches de la fourchette, sont également très variables. La largeur proportionnelle de l’ouverture du bec ; la longueur relative des paupières ; les dimensions de l’orifice des narines et celles de la langue, qui n’est pas toujours en corrélation absolument exacte avec la longueur du bec ; le développement du jabot et de la partie supérieure de l’œsophage ; le développement ou l’atrophie de la glande oléifère ; le nombre des plumes primaires de l’aile et de la queue ; la longueur relative des ailes et de la queue, soit entre elles, soit par rapport au corps ; la longueur relative des pattes et des pieds ; le nombre des écailles des doigts ; le développement de la membrane interdigitale, sont autant de parties essentiellement variables. L’époque à laquelle les jeunes acquièrent leur plumage parfait, ainsi que la nature du duvet dont les pigeonneaux sont revêtus à leur éclosion, varient aussi ; il en est de même de la forme et de la grosseur des œufs. Le vol et, chez certaines races, la voix et les instincts, présentent des diversités remarquables. Enfin, chez certaines variétés, les mâles et les femelles en sont arrivés à différer quelque peu les uns des autres.
    On pourrait aisément rassembler une vingtaine de pigeons tels que, si on les montrait à un ornithologiste, et qu’on les lui donnât pour des oiseaux sauvages, il les classerait certainement comme autant d’espèces bien distinctes. Je ne crois même pas qu’aucun ornithologiste consentît à placer dans un même genre le Messager anglais, le Culbutant courte-face, le Runt, le Barbe, le Grosse-gorge et le Paon ; il le ferait d’autant moins qu’on pourrait lui montrer, pour chacune de ces races, plusieurs sous-variétés de descendance pure, c’est-à-dire d’espèces, comme il les appellerait certainement.
    Quelque considérable que soit la différence qu’on observe entre les diverses races de pigeons, je me range pleinement à l’opinion commune des naturalistes qui les font toutes descendre du Biset (Columba livia), en comprenant sous ce terme plusieurs races géographiques, ou sous-espèces, qui ne diffèrent les unes des autres que par des points insignifiants. J’exposerai succinctement plusieurs des raisons qui m’ont conduit à adopter cette opinion, car elles sont, dans une certaine mesure, applicables à d’autres cas. Si nos diverses races de pigeons ne sont pas des variétés, si, en un mot, elles ne descendent pas du Biset, elles doivent descendre de sept ou huit types originels au moins, car il serait impossible de produire nos races domestiques actuelles par les croisements réciproques d’un nombre moindre. Comment, par exemple, produire un Grosse-gorge en croisant deux races, à moins que l’une des races ascendantes ne possède son énorme jabot caractéristique ? Les types originels supposés doivent tous avoir été habitants des rochers comme le Biset, c’est-à-dire des espèces qui ne perchaient ou ne nichaient pas volontiers sur les arbres. Mais, outre le Columba livia et ses sous-espèces géographiques, on ne connaît que deux ou trois autres espèces de pigeons de roche et elles ne présentent aucun des caractères propres aux races domestiques. Les espèces primitives doivent donc, ou bien exister encore dans les pays où elles ont été originellement réduites en domesticité, auquel cas elles auraient échappé à l’attention des ornithologistes, ce qui, considérant leur taille, leurs habitudes et leur remarquable caractère, semble très improbable ; ou bien être éteintes à l’état sauvage. Mais il est difficile d’exterminer des oiseaux nichant au bord des précipices et doués d’un vol puissant. Le Biset commun, d’ailleurs, qui a les mêmes habitudes que les races domestiques, n’a été exterminé ni sur les petites îles qui entourent la Grande-Bretagne, ni sur les côtes de la Méditerranée. Ce serait donc faire une supposition bien hardie que d’admettre l’extinction d’un aussi grand nombre d’espèces ayant des habitudes semblables à celles du Biset. En outre, les races domestiques dont nous avons parlé plus haut ont été transportées dans toutes les parties du monde ; quelques unes, par conséquent, ont dû être ramenées dans leur pays d’origine ; aucune d’elles, cependant, n’est retournée à l’état sauvage, bien que le pigeon de colombier, qui n’est autre que le Biset sous une forme très peu modifiée, soit redevenu sauvage en plusieurs endroits. Enfin, l’expérience nous prouve combien il est difficile d’amener un animal sauvage à se reproduire régulièrement en captivité ; cependant, si l’on admet l’hypothèse de l’origine multiple de nos pigeons, il faut admettre aussi que sept ou huit espèces au moins ont été autrefois assez complètement apprivoisées par l’homme à demi sauvage pour devenir parfaitement fécondes en captivité.
    Il est un autre argument qui me semble avoir un grand poids et qui peut s’appliquer à plusieurs autres cas : c’est que les races dont nous avons parlé plus haut, bien que ressemblant de manière générale au Biset sauvage par leur constitution, leurs habitudes, leur voix, leur couleur, et par la plus grande partie de leur conformation, présentent cependant avec lui de grandes anomalies sur d’autres points. On chercherait en vain, dans toute la grande famille des colombides, un bec semblable à celui du Messager anglais, du Culbutant courte-face ou du Barbe ; des plumes retroussées analogues à celles du Jacobin ; un jabot pareil à celui du Grosse-gorge ; des plumes caudales comparables à celles du pigeon Paon. Il faudrait donc admettre, non seulement que des hommes à demi sauvages ont réussi à apprivoiser complètement plusieurs espèces, mais que, par hasard ou avec intention ; ils ont choisi les espèces les plus extraordinaires et les plus anormales ; il faudrait admettre, en outre, que toutes ces espèces se sont éteintes depuis ou sont restées inconnues. Un tel concours de circonstances extraordinaires est improbable au plus haut degré.
    Quelques faits relatifs à la couleur des pigeons méritent d’être signalés. Le Biset est bleu-ardoise avec les reins blancs ; chez la sousespèce indienne, le Columba intermedia de Strickland, les reins sont bleuâtres ; la queue porte une barre foncée terminale et les plumes des côtés sont extérieurement bordées de blanc à leur base ; les ailes ont deux barres noires. Chez quelques races à demi domestiques, ainsi que chez quelques autres absolument sauvages, les ailes, outre les deux barres noires, sont tachetées de noir. Ces divers signes ne se trouvent réunis chez aucune autre espèce de la famille. Or, tous les signes que nous venons d’indiquer sont parfois réunis et parfaitement développés,  jusqu’au bord blanc des plumes extérieures de la queue, chez les oiseaux de race pure appartenant à toutes nos races domestiques. En outre, lorsque l’on croise des pigeons, appartenant à deux ou plusieurs races distinctes, n’offrant ni la coloration bleue, ni aucune des marques dont nous venons de parler, les produits de ces croisements se montrent très disposés à acquérir soudainement ces caractères. Je me bornerai à citer un exemple que j’ai moi-même observé au milieu de tant d’autres. J’ai croisé quelques pigeons Paons blancs de race très pure avec quelques Barbes noirs — les variétés bleues du Barbe sont si rares, que je n’en connais pas un seul cas en Angleterre — : les oiseaux que j’obtins étaient noirs, bruns et tachetés. Je croisai de même un Barbe avec un pigeon Spot, qui est un oiseau blanc avec la queue rouge et une tache rouge sur le haut de la tête, et qui se reproduit fidèlement ; j’obtins des métis brunâtres et tachetés. Je croisai alors un des métis Barbe-Paon avec un métis Barbe-Spot et j’obtins un oiseau d’un aussi beau bleu qu’aucun pigeon de race sauvage, ayant les reins blancs, portant la double barre noire des ailes et les plumes externes de la queue barrées de noir et bordées de blanc ! Si toutes les races de pigeons domestiques descendent du Biset, ces faits s’expliquent facilement par le principe bien connu du retour au caractère des ancêtres ; mais si on conteste cette descendance, il faut forcément faire une des deux suppositions suivantes, suppositions improbables au plus haut degré : ou bien tous les divers types originels étaient colorés et marqués comme le Biset, bien qu’aucune autre espèce existante ne présente ces mêmes caractères, de telle sorte que, dans chaque race séparée, il existe une tendance au retour vers ces couleurs et vers ces marques ; ou bien chaque race, même la plus pure, a été croisée avec le Biset dans l’intervalle d’une douzaine ou tout au plus d’une vingtaine de générations — je dis une vingtaine de générations, parce qu’on ne connaît aucun exemple de produits d’un croisement ayant fait retour à un ancêtre de sang étranger éloigné d’eux par un nombre de générations plus considérable. — Chez une race qui n’a été croisée qu’une fois, la tendance à faire retour à un des caractères dus à ce croisement s’amoindrit naturellement, chaque génération successive contenant une quantité toujours moindre de sang étranger. Mais, quand il n’y a pas eu de croisement et qu’il existe chez une race une tendance à faire retour à un caractère perdu pendant plusieurs générations, cette tendance, d’après tout ce que nous savons, peut se transmettre sans affaiblissement pendant un nombre indéfini de générations. Les auteurs qui ont écrit sur l’hérédité ont souvent confondu ces deux cas très distincts du retour.
    Enfin, ainsi que j’ai pu le constater par les observations que j’ai faites tout exprès sur les races les plus distinctes, les hybrides ou métis provenant de toutes les races domestiques du pigeon sont parfaitement féconds. Or, il est difficile, sinon impossible, de citer un cas bien établi tendant à prouver que les descendants hybrides provenant de deux espèces d’animaux nettement distinctes sont complètement féconds. Quelques auteurs croient qu’une domesticité longtemps prolongée diminue cette forte tendance à la stérilité. L’histoire du chien et celle de quelques autres animaux domestiques rend cette opinion très probable, si on l’applique à des espèces étroitement alliées ; mais il me semblerait téméraire à l’extrême d’étendre cette hypothèse jusqu’à supposer que des espèces primitivement aussi distinctes que le sont aujourd’hui les Messagers, les Culbutants, les Grosses-gorges et les Paons aient pu produire des descendants parfaitement féconds "inter se".
    Ces différentes raisons, qu’il est peut-être bon de récapituler, c’est-à-dire : l’improbabilité que l’homme ait autrefois réduit en domesticité sept ou huit espèces de pigeons et surtout qu’il ait pu les faire se reproduire librement en cet état ; le fait que ces espèces supposées sont partout inconnues à l’état sauvage et que nulle part les espèces domestiques ne sont redevenues sauvages ; le fait que ces espèces présentent certains caractères très anormaux, si on les compare à toutes les autres espèces de colombides, bien qu’elles ressemblent au Biset sous presque tous les rapports ; le fait que la couleur bleue et les différentes marques noires reparaissent chez toutes les races, et quand on les conserve pures, et quand on les croise ; enfin, le fait que les métis sont parfaitement féconds — toutes ces raisons nous portent à conclure que toutes nos races domestiques descendent du Biset ou Columbia livia et de ses sous-espèces géographiques. J’ajouterai à l’appui de cette opinion : premièrement, que le Columbia livia ou Biset s’est montré, en Europe et dans l’Inde, susceptible d’une domestication facile, et qu’il y a une grande analogie entre ses habitudes et un grand nombre de points de sa conformation avec les habitudes et la conformation de toutes les races domestiques ; deuxièmement, que, bien qu’un Messager anglais, ou un Culbutant courte-face, diffère considérablement du Biset par certains caractères, on peut cependant, en comparant les diverses sous-variétés de ces deux races, et principalement celles provenant de pays éloignés, établir entre elles et le Biset une série presque complète reliant les deux extrêmes (on peut établir les mêmes séries dans quelques autres cas, mais non pas avec toutes les races) ; troisièmement, que les principaux caractères de chaque race sont, chez chacune d’elles, essentiellement variables, tels que, par exemple, les caroncules et la longueur du bec chez le Messager anglais, le bec si court du Culbutant, et le nombre des plumes caudales chez le pigeon Paon (l’explication évidente de ce fait ressortira quand nous traiterons de la sélection) ; quatrièmement, que les pigeons ont été l’objet des soins les plus vigilants de la part d’un grand nombre d’amateurs, et qu’ils sont réduits à l’état domestique depuis des milliers d’années dans les différentes parties du monde. Le document le plus ancien que l’on trouve dans l’histoire relativement aux pigeons remonte à la cinquième dynastie égyptienne, environ trois mille ans avant notre ère ; ce document m’a été indiqué par le professeur Lepsius ; d’autre part, M. Birch m’apprend que le pigeon est mentionné dans un menu de repas de la dynastie précédente. Pline nous dit que les Romains payaient les pigeons un prix considérable : « On en est venu, dit le naturaliste latin, à tenir compte de leur généalogie et de leur race. » Dans l’Inde, vers l’an 1600, Akber-Khan faisait grand cas des pigeons ; la cour n’en emportait jamais avec elle moins de vingt mille. « Les monarques de l’Iran et du Touran lui envoyaient des oiseaux très rares ; » puis le chroniqueur royal ajoute : « Sa Majesté, en croisant les races, ce qui n’avait jamais été fait jusque-là, les améliora étonnamment. » Vers cette même époque, les Hollandais se montrèrent aussi amateurs des pigeons qu’avaient pu l’être les anciens Romains. Quand nous traiterons de la sélection, on comprendra l’immense importance de ces considérations pour expliquer la somme énorme des variations que les pigeons ont subies. Nous verrons alors, aussi, comment il se fait que les différentes races offrent si souvent des caractères en quelque sorte monstrueux. Il faut enfin signaler une circonstance extrêmement favorable pour la production de races distinctes, c’est que les pigeons mâles et femelles s’apparient d’ordinaire pour la vie, et qu’on peut ainsi élever plusieurs races différentes dans une même volière.
    Je viens de discuter assez longuement, mais cependant de façon encore bien insuffisante, l’origine probable de nos pigeons domestiques ; si je l’ai fait, c’est que, quand je commençai à élever des pigeons et à en observer les différentes espèces, j’étais tout aussi peu disposé à admettre, sachant avec quelle fidélité les diverses races se reproduisent, qu’elles descendent toutes d’une même espèce mère et qu’elles se sont formées depuis qu’elles sont réduites en domesticité, que le serait tout naturaliste à accepter la même conclusion à l’égard des nombreuses espèces de passereaux ou de tout autre groupe naturel d’oiseaux sauvages. Une circonstance m’a surtout frappé, c’est que la plupart des éleveurs d’animaux domestiques, ou les cultivateurs avec lesquels je me suis entretenu ; ou dont j’ai lu les ouvrages, sont tous fermement convaincus que les différentes races, dont chacun d’eux s’est spécialement occupé, descendent d’autant d’espèces primitivement distinctes. Demandez, ainsi que je l’ai fait, à un célèbre éleveur de bœufs de Hereford, s’il ne pourrait pas se faire que son bétail descendît d’une race à longues cornes, ou que les deux races descendissent d’une souche parente commune, et il se moquera de vous. Je n’ai jamais rencontré un éleveur de pigeons, de volailles, de canards ou de lapins qui ne fût intimement convaincu que chaque race principale descend d’une espèce distincte. Van Mons, dans son traité sur les poires et sur les pommes, se refuse catégoriquement à croire que différentes sortes, un pippin Ribston et une pomme Codlin, par exemple, puissent descendre des graines d’un même arbre. On pourrait citer une infinité d’autres exemples. L’explication de ce fait me paraît simple : fortement impressionnés, en raison de leurs longues études, par les différences qui existent entre les diverses races, et quoique sachant bien que chacune d’elles varie légèrement, puisqu’ils ne gagnent des prix dans les concours qu’en choisissant avec soin ces légères différences, les éleveurs ignorent cependant les principes généraux, et se refusent à évaluer les légères différences qui se sont accumulées pendant un grand nombre de générations successives. Les naturalistes, qui en savent bien moins que les éleveurs sur les lois de l’hérédité, qui n’en savent pas plus sur les chaînons intermédiaires qui relient les unes aux autres de longues lignées généalogiques, et qui, cependant, admettent que la plupart de nos races domestiques descendent d’un même type, ne pourraient-ils pas devenir un peu plus prudents et cesser de tourner en dérision l’opinion qu’une espèce, à l’état de nature, puisse être la postérité directe d’autres espèces ?
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    Re: Origine des espèces

    Message par Erdnaxel le Ven 27 Jan - 14:45

    Principes de sélection anciennement appliqués et leurs effets.


    Considérons maintenant ; en quelques lignes, la formation graduelle de nos races domestiques, soit qu’elles dérivent d’une seule espèce, soit qu’elles procèdent de plusieurs espèces voisines. On peut attribuer quelques effets à l’action directe et définie des conditions extérieures d’existence, quelques autres aux habitudes, mais il faudrait être bien hardi pour expliquer, par de telles causes, les différences qui existent entre le cheval de trait et le cheval de course, entre le Limier et le Lévrier, entre le pigeon Messager et le pigeon Culbutant. Un des caractères les plus remarquables de nos races domestiques, c’est que nous voyons chez elles des adaptations qui ne contribuent en rien au bien-être de l’animal ou de la plante, mais simplement à l’avantage ou au caprice de l’homme. Certaines variations utiles à l’homme se sont probablement produites soudainement, d’autres par degrés ; quelques naturalistes, par exemple, croient que le Chardon à foulon armé de crochets, que ne peut remplacer aucune machine, est tout simplement une variété du Dipsacus sauvage ; or, cette transformation peut s’être manifestée dans un seul semis. Il en a été probablement ainsi pour le chien Tournebroche ; on sait, tout au moins, que le mouton Ancon a surgi d’une manière subite. Mais il faut, si l’on compare le cheval de trait et le cheval de course, le dromadaire et le chameau, les diverses races de moutons adaptées soit aux plaines cultivées, soit aux pâturages des montagnes, et dont la laine, suivant la race, est appropriée tantôt à un usage, tantôt à un autre ; si l’on compare les différentes races de chiens, dont chacune est utile à l’homme à des points de vue divers ; si l’on compare le coq de combat, si enclin à la bataille, avec d’autres races si pacifiques, avec les pondeuses perpétuelles qui ne demandent jamais à couver, et avec le coq Bantam, si petit et si élégant ; si l’on considère, enfin, cette légion de plantes agricoles et culinaires, les arbres qui encombrent nos vergers, les fleurs qui ornent nos jardins, les unes si utiles à l’homme en différentes saisons et pour tant d’usages divers, ou seulement si agréables à ses yeux, il faut chercher, je crois, quelque chose de plus qu’un simple effet de variabilité. Nous ne pouvons supposer, en effet, que toutes ces races ont été soudainement produites avec toute la perfection et toute l’utilité qu’elles ont aujourd’hui ; nous savons même, dans bien des cas, qu’il n’en a pas été ainsi. Le pouvoir de sélection, d’accumulation, que possède l’homme, est la clef de ce problème ; la nature fournit les variations successives, l’homme les accumule dans certaines directions qui lui sont utiles. Dans ce sens, on peut dire que l’homme crée à son profit des races utiles.
    La grande valeur de ce principe de sélection n’est pas hypothétique. Il est certain que plusieurs de nos éleveurs les plus éminents ont, pendant le cours d’une seule vie d’homme, considérablement modifié leurs bestiaux et leurs moutons. Pour bien comprendre les résultats qu’ils ont obtenus, il est indispensable de lire quelques-uns des nombreux ouvrages qu’ils ont consacrés à ce sujet et de voir les animaux eux-mêmes. Les éleveurs considèrent ordinairement l’organisme d’un animal comme un élément plastique, qu’ils peuvent modifier presque à leur gré. Si je n’étais borné par l’espace, je pourrais citer, à ce sujet, de nombreux exemples empruntés à des autorités hautement compétentes. Youatt, qui, plus que tout autre peut-être, connaissait les travaux des agriculteurs et qui était lui-même un excellent juge en fait d’animaux, admet que le principe de la sélection

    « permet à l’agriculteur, non seulement de modifier le caractère de son troupeau, mais de le transformer entièrement. C’est la baguette magique au moyen de laquelle il peut appeler à la vie les formes et les modèles qui lui plaisent. »

    Lord Somerville dit, à propos de ce que les éleveurs ont fait pour le mouton :

    « Il semblerait qu’ils aient tracé l’esquisse d’une forme parfaite en soi, puis qu’ils lui ont donné l’existence. »

    En Saxe, on comprend si bien l’importance du principe de la sélection, relativement au mouton mérinos, qu’on en a fait une profession ; on place le mouton sur une table et un connaisseur l’étudie comme il ferait d’un tableau ; on répète cet examen trois fois par an, et chaque fois on marque et l’on classe les moutons de façon à choisir les plus parfaits pour la reproduction. Le prix énorme attribué aux animaux dont la généalogie est irréprochable prouve les résultats que les éleveurs anglais ont déjà atteints ; leurs produits sont expédiés dans presque toutes les parties du monde. Il ne faudrait pas croire que ces améliorations fussent ordinairement dues au croisement de différentes races ; les meilleurs éleveurs condamnent absolument cette pratique, qu’ils n’emploient quelquefois que pour des sous-races étroitement alliées. Quand un croisement de ce genre a été fait, une sélection rigoureuse devient encore beaucoup plus indispensable que dans les cas ordinaires. Si la sélection consistait simplement à isoler quelques variétés distinctes et à les faire se reproduire, ce principe serait si évident, qu’à peine aurait-on à s’en occuper ; mais la grande importance de la sélection consiste dans les effets considérables produits par l’accumulation dans une même direction, pendant des générations successives, de différences absolument inappréciables pour des yeux inexpérimentés, différences que, quant à moi, j’ai vainement essayé d’apprécier. Pas un homme sur mille n’a la justesse de coup d’œil et la sûreté de jugement nécessaires pour faire un habile éleveur. Un homme doué de ces qualités, qui consacre de longues années à l’étude de ce sujet, puis qui y voue son existence entière, en y apportant toute son énergie et une persévérance indomptable, réussira sans doute et pourra réaliser d’immenses progrès ; mais le défaut d’une seule de ces qualités déterminera forcément l’insuccès. Peu de personnes s’imaginent combien il faut de capacités naturelles, combien il faut d’années de pratique pour faire un bon éleveur de pigeons.
    Les horticulteurs suivent les mêmes principes ; mais ici les variations sont souvent plus soudaines. Personne ne suppose que nos plus belles plantes sont le résultat d’une seule variation de la souche originelle. Nous savons qu’il en a été tout autrement dans bien des cas sur lesquels nous possédons des renseignements exacts. Ainsi, on peut citer comme exemple l’augmentation toujours croissante de la grosseur de la groseille à maquereau commune. Si l’on compare les fleurs actuelles avec des dessins faits il y a seulement vingt ou trente ans, on est frappé des améliorations de la plupart des produits du fleuriste. Quand une race de plantes est suffisamment fixée, les horticulteurs ne se donnent plus la peine de choisir les meilleurs plants, ils se contentent de visiter les plates-bandes pour arracher les plants qui dévient du type ordinaire. On pratique aussi cette sorte de sélection avec les animaux, car personne n’est assez négligent pour permettre aux sujets défectueux d’un troupeau de se reproduire.
    Il est encore un autre moyen d’observer les effets accumulés de la sélection chez les plantes ; on n’a, en effet, qu’à comparer, dans un parterre, la diversité des fleurs chez les différentes variétés d’une même espèce ; dans un potager, la diversité des feuilles, des gousses, des tubercules, ou en général de la partie recherchée des plantes potagères, relativement aux fleurs des mêmes variétés ; et, enfin, dans un verger, la diversité des fruits d’une même espèce, comparativement aux feuilles et aux fleurs de ces mêmes arbres. Remarquez combien diffèrent les feuilles du Chou et que de ressemblance dans la fleur ; combien, au contraire, sont différentes les fleurs de la Pensée et combien les feuilles sont uniformes ; combien les fruits des différentes espèces de Groseilliers diffèrent par la grosseur, la couleur, la forme et le degré de villosité, et combien les fleurs présentent peu de différence. Ce n’est pas que les variétés qui diffèrent beaucoup sur un point ne diffèrent pas du tout sur tous les autres, car je puis affirmer, après de longues et soigneuses observations, que cela n’arrive jamais ou presque jamais. La loi de la corrélation de croissance, dont il ne faut jamais oublier l’importance, entraîne presque toujours quelques différences ; mais, en règle générale, on ne peut douter que la sélection continue de légères variations portant soit sur les feuilles, soit sur les fleurs, soit sur le fruits, ne produise des races différentes les unes des autres, plus particulièrement en l’un de ces organes. On pourrait objecter que le principe de la sélection n’a été réduit en pratique que depuis trois quarts de siècle. Sans doute, on s’en est récemment beaucoup plus occupé, et on a publié de nombreux ouvrages à ce sujet ; aussi les résultats ont-ils été, comme on devait s’y attendre, rapides et importants ; mais il n’est pas vrai de dire que ce principe soit une découverte moderne. Je pourrais citer plusieurs ouvrages d’une haute antiquité prouvant qu’on reconnaissait, dès alors, l’importance de ce principe. Nous avons la preuve que, même pendant les périodes barbares qu’a traversées l’Angleterre, on importait souvent des animaux de choix, et des lois en défendaient l’exportation ; on ordonnait la destruction des chevaux qui n’atteignaient pas une certaine taille ; ce que l’on peut comparer au travail que font les horticulteurs lorsqu’ils éliminent, parmi les produits de leurs semis, toutes les plantes qui tendent à dévier du type régulier. Une ancienne encyclopédie chinoise formule nettement les principes de la sélection ; certains auteurs classiques romains indiquent quelques règles précises ; il résulte de certains passages de la Genèse que, dès cette antique période, on prêtait déjà quelque attention à la couleur des animaux domestiques. Encore aujourd’hui, les sauvages croisent quelquefois leurs chiens avec des espèces canines sauvages pour en améliorer la race ; Pline atteste qu’on faisait de même autrefois. Les sauvages de l’Afrique méridionale appareillent leurs attelages de bétail d’après la couleur ; les Esquimaux en agissent de même pour leurs attelages de chiens. Livingstone constate que les nègres de l’intérieur de l’Afrique, qui n’ont eu aucun rapport avec les Européens, évaluent à un haut prix les bonnes races domestiques. Sans doute, quelques-uns de ces faits ne témoignent pas d’une sélection directe ; mais ils prouvent que, dès l’antiquité, l’élevage des animaux domestiques était l’objet de soins tout particuliers, et que les sauvages en font autant aujourd’hui. Il serait étrange, d’ailleurs, que, l’hérédité des bonnes qualités et des défauts étant si évidente, l’élevage n’eût pas de bonne heure attiré l’attention de l’homme.
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    Re: Origine des espèces

    Message par Erdnaxel le Mar 31 Jan - 14:18

    Sélection inconsciente.

    Les bons éleveurs modernes, qui poursuivent un but déterminé, cherchent, par une sélection méthodique, à créer de nouvelles lignées ou des sous-races supérieures à toutes celles qui existent dans le pays. Mais il est une autre sorte de sélection beaucoup plus importante au point de vue qui nous occupe, sélection qu’on pourrait appeler inconsciente ; elle a pour mobile le désir que chacun éprouve de posséder et de faire reproduire les meilleurs individus de chaque espèce. Ainsi, quiconque veut avoir des chiens d’arrêt essaye naturellement de se procurer les meilleurs chiens qu’il peut ; puis, il fait reproduire les meilleurs seulement, sans avoir le désir de modifier la race d’une manière permanente et sans même y songer. Toutefois, cette habitude, continuée pendant des siècles, finit par modifier et par améliorer une race quelle qu’elle soit ; c’est d’ailleurs en suivant ce procédé, mais d’une façon plus méthodique, que Bakewell, Collins, etc., sont parvenus  à modifier considérablement, pendant le cours de leur vie, les formes et les qualités de leur bétail. Des changements de cette nature, c’est-à-dire lents et insensibles, ne peuvent être appréciés qu’autant que d’anciennes mesures exactes ou des dessins faits avec soin peuvent servir de point de comparaison. Dans quelques cas, cependant, on retrouve dans des régions moins civilisées, où la race s’est moins améliorée, des individus de la même race peu modifiés, d’autres même qui n’ont subi aucune modification. Il y a lieu de croire que l’épagneul King-Charles a été assez fortement modifié de façon inconsciente, depuis l’époque où régnait le roi dont il porte le nom. Quelques autorités très compétentes sont convaincues que le chien couchant descend directement de l’épagneul, et que les modifications se sont produites très lentement. On sait que le chien d’arrêt anglais s’est considérablement modifié pendant le dernier siècle ; on attribue, comme cause principale à ces changements, des croisements avec le chien courant. Mais ce qui importe ici, c’est que le changement s’est effectué inconsciemment, graduellement, et cependant avec tant d’efficacité que, bien que notre vieux chien d’arrêt espagnol vienne certainement d’Espagne, M. Borrow m’a dit n’avoir pas vu dans ce dernier pays un seul chien indigène semblable à notre chien d’arrêt actuel.
    Le même procédé de sélection, joint à des soins particuliers, a transformé le cheval de course anglais et l’a amené à dépasser en vitesse et en taille les chevaux arabes dont il descend, si bien que ces derniers, d’après les règlements des courses de Goodwood, portent un poids moindre. Lord Spencer et d’autres ont démontré que le bétail anglais a augmenté en poids et en précocité, comparativement à l’ancien bétail. Si, à l’aide des données que nous fournissent les vieux traités, on compare l’état ancien et l’état actuel des pigeons Messagers et des pigeons Culbutants dans la Grande-Bretagne, dans l’Inde et en Perse, on peut encore retracer les phases par lesquelles les différentes races de pigeons ont successivement passé, et comment elles en sont venues à différer si prodigieusement du Biset.
    Youatt cite un excellent exemple des effets obtenus au moyen de la sélection continue que l’on peut considérer comme inconsciente, par cette raison que les éleveurs ne pouvaient ni prévoir ni même désirer le résultat qui en a été la conséquence, c’est-à-dire la création de deux branches distinctes d’une même race. M. Buckley et M. Burgess possèdent deux troupeaux de moutons de Leicester, qui

    « descendent en droite ligne, depuis plus de cinquante ans, dit M. Youatt, d’une même souche que possédait M. Bakewell. Quiconque s’entend un peu à l’élevage ne peut supposer que le propriétaire de l’un ou l’autre troupeau ait jamais mélangé le pur sang de la race Bakewell, et, cependant, la différence qui existe actuellement entre ces deux troupeaux est si grande, qu’ils semblent composés de deux variétés tout à fait distinctes. »

    S’il existe des peuples assez sauvages pour ne jamais songer à s’occuper de l’hérédité des caractères chez les descendants de leurs animaux domestiques, il se peut toutefois qu’un animal qui leur est particulièrement utile soit plus précieusement conservé pendant une famine, ou pendant les autres accidents auxquels les sauvages sont exposés, et que, par conséquent, cet animal de choix laisse plus de descendants que ses congénères inférieurs. Dans ce cas, il en résulte une sorte de sélection inconsciente. Les sauvages de la Terre de Feu eux-mêmes attachent une si grande valeur à leurs animaux domestiques, qu’ils préfèrent, en temps de disette, tuer et dévorer les vieilles femmes de la tribu, parce qu’ils les considèrent comme beaucoup moins utiles que leurs chiens.
    Les mêmes procédés d’amélioration amènent des résultats analogues chez les plantes, en vertu de la conservation accidentelle des plus beaux individus, qu’ils soient ou non assez distincts pour que l’on puisse les classer, lorsqu’ils apparaissent, comme des variétés distinctes, et qu’ils soient ou non le résultat d’un croisement entre deux ou plusieurs espèces ou races. L’augmentation de la taille et de la beauté des variétés actuelles de la Pensée, de la Rose, du Délargonium, du Dahlia et d’autres plantes, comparées avec leur souche primitive ou même avec les anciennes variétés, indique clairement ces améliorations. Nul ne pourrait s’attendre à obtenir une Pensée ou un Dahlia de premier choix en semant la graine d’une plante sauvage. Nul ne pourrait espérer produire une poire fondante de premier ordre en semant le pépin d’une poire sauvage ; peut-être pourrait-on obtenir ce résultat si l’on employait une pauvre semence croissant à l’état sauvage, mais provenant d’un arbre autrefois cultivé. Bien que la poire ait été cultivée pendant les temps classiques, elle n’était, s’il faut en croire Pline qu’un fruit de qualité très inférieure. On peut voir, dans bien des ouvrages relatifs à l’horticulture, la surprise que ressentent les auteurs des résultats étonnants obtenus par les jardiniers, qui n’avaient à leur disposition que de bien pauvres matériaux ; toutefois, le procédé est bien simple, et il a presque été appliqué de façon inconsciente pour en arriver au résultat final. Ce procédé consiste à cultiver toujours les meilleures variétés connues, à en semer les graines et, quand une variété un peu meilleure vient à se produire, à la cultiver préférablement à toute autre. Les jardiniers de l’époque gréco-latine, qui cultivaient les meilleures poires qu’ils pouvaient alors se procurer, s’imaginaient bien peu quels fruits délicieux nous mangerions un jour ; quoi qu’il en soit, nous devons, sans aucun doute, ces excellents fruits à ce qu’ils ont naturellement choisi et conservé les meilleures variétés connues.
    Ces modifications considérables effectuées lentement et accumulées de façon inconsciente expliquent, je le crois, ce fait bien connu que, dans un grand nombre de cas, il nous est impossible de distinguer et, par conséquent, de reconnaître les souches sauvages des plantes et des fleurs qui, depuis une époque reculée, ont été cultivées dans nos jardins. S’il a fallu des centaines, ou même des milliers d’années pour modifier la plupart de nos plantes et pour les améliorer de façon à ce qu’elles devinssent aussi utiles qu’elles le sont aujourd’hui pour l’homme, il est facile de comprendre comment il se fait que ni l’Australie, ni le cap de Bonne-Espérance, ni aucun autre pays habité par l’homme sauvage, ne nous ait fourni aucune plante digne d’être cultivée. Ces pays si riches en espèces doivent posséder, sans aucun doute, les types de plusieurs plantes utiles ; mais ces plantes indigènes n’ont pas été améliorées par une sélection continue, et elles n’ont pas été amenées, par conséquent, à un état de perfection comparable à celui qu’ont atteint les plantes cultivées dans les pays les plus anciennement civilisés.
    Quant aux animaux domestiques des peuples, sauvages, il ne faut pas oublier qu’ils ont presque toujours, au moins pendant quelques saisons, à chercher eux-mêmes leur nourriture. Or, dans deux pays très différents sous le rapport des conditions de la vie, des individus appartenant à une même espèce, mais ayant une constitution ou une conformation légèrement différentes, peuvent souvent beaucoup mieux réussir dans l’un que dans l’autre ; il en résulte que, par un procédé de sélection naturelle que nous exposerons bientôt plus en détail, il peut se former deux sous-races. C’est peut-être là, ainsi que l’ont fait remarquer plusieurs auteurs, qu’il faut chercher l’explication du fait que, chez les sauvages, les animaux domestiques ont beaucoup plus le caractère d’espèces que les animaux domestiques des pays civilisés. Si l’on tient suffisamment compte du rôle important qu’a joué le pouvoir sélectif de l’homme, on s’explique aisément que nos races domestiques, et par leur conformation, et par leurs habitudes, se soient si complètement adaptées à nos besoins et à nos caprices. Nous y trouvons, en outre, l’explication du caractère si fréquemment anormal de nos races domestiques et du fait que leurs différences extérieures sont si grandes, alors que les différences portant sur l’organisme sont relativement si légères. L’homme ne peut guère choisir que des déviations de conformation qui affectent l’extérieur ; quant aux déviations internes, il ne pourrait les choisir qu’avec la plus grande difficulté, on peut même ajouter qu’il s’en inquiète fort peu. En outre, il ne peut exercer son pouvoir sélectif que sur des variations que la nature lui a tout d’abord fournies. Personne, par exemple, n’aurait jamais essayé de produire un pigeon Paon, avant d’avoir vu un pigeon dont la queue offrait un développement quelque peu inusité ; personne n’aurait cherché à produire un pigeon Grosse-gorge, avant d’avoir remarqué une dilatation exceptionnelle du jabot chez un de ces oiseaux ; or, plus une déviation accidentelle présente un caractère anormal ou bizarre, plus elle a de chances d’attirer l’attention de l’homme. Mais nous venons d’employer l’expression : essayer de produire un pigeon Paon ; c’est là, je n’en doute pas, dans la plupart des cas, une expression absolument inexacte. L’homme qui, le premier, a choisi, pour le faire reproduire, un pigeon dont la queue était un peu plus développée que celle de ses congénères, ne s’est jamais imaginé ce que deviendraient les descendants de ce pigeon par suite d’une sélection longuement continuée, soit inconsciente, soit méthodique. Peut-être le pigeon, souche de tous les pigeons Paons, n’avait-il que quatorze plumes caudales un peu étalées, comme le pigeon Paon actuel de Java, ou comme quelques individus d’autres races distinctes, chez lesquels on a compté jusqu’à dix-sept plumes caudales. Peut-être le premier pigeon Grossegorge ne gonflait-il pas plus son jabot que ne le fait actuellement le Turbit quand il dilate la partie supérieure de son œsophage, habitude à laquelle les éleveurs ne prêtent aucune espèce d’attention, parce qu’elle n’est pas un des caractères de cette race.
    Il ne faudrait pas croire, cependant, que, pour attirer l’attention de l’éleveur, la déviation de structure doive être très prononcée. L’éleveur, au contraire, remarque les différences les plus minimes, car il est dans la nature de chaque homme de priser toute nouveauté en sa possession, si insignifiante qu’elle soit. On ne saurait non plus juger de l’importance qu’on attribuait autrefois à quelques légères différences chez les individus de la même espèce, par l’importance qu’on leur attribue, aujourd’hui que les diverses races sont bien établies. On sait que de légères variations se présentent encore accidentellement chez les pigeons, mais on les rejette comme autant de défauts ou de déviations du type de perfection admis pour chaque race. L’Oie commune n’a pas fourni de variétés bien accusées ; aussi a-t-on dernièrement exposé comme des espèces distinctes, dans nos expositions de volailles, la race de Toulouse et la race commune, qui ne diffèrent que par la couleur, c’est-à-dire le plus fugace de tous les caractères. Ces différentes raisons expliquent pourquoi nous ne savons rien ou presque rien sur l’origine ou sur l’histoire de nos races domestiques. Mais, en fait, peut-on soutenir qu’une race, ou un dialecte, ait une origine distincte ? Un homme conserve et fait reproduire un individu qui présente quelque légère déviation de conformation ; ou bien il apporte plus de soins qu’on ne le fait d’ordinaire pour apparier ensemble ses plus beaux sujets ; ce faisant, il les améliore, et ces animaux perfectionnés se répandent lentement dans le voisinage. Ils n’ont pas encore un nom particulier ; peu appréciés, leur histoire est négligée. Mais, si l’on continue à suivre ce procédé lent et graduel, et que, par conséquent, ces animaux s’améliorent de plus en plus, ils se répandent davantage, et on finit par les reconnaître pour une race distincte ayant quelque valeur ; ils reçoivent alors un nom, probablement un nom de province. Dans les pays à demi civilisés, où les communications sont difficiles, une nouvelle race ne se répand que bien lentement. Les principaux caractères de la nouvelle race étant reconnus et appréciés à leur juste valeur, le principe de la sélection inconsciente, comme je l’ai appelée, aura toujours pour effet d’augmenter les traits caractéristiques de la race, quels qu’ils puissent être d’ailleurs, — sans doute à une époque plus particulièrement qu’à une autre, selon que la race nouvelle est ou non à la mode, — plus particulièrement aussi dans un pays que dans un autre, selon que les habitants sont plus ou moins civilisés. Mais, en tout cas, il est très peu probable que l’on conserve l’historique de changements si lents et si insensibles.


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    Re: Origine des espèces

    Message par Erdnaxel le Mar 31 Jan - 14:27

    Circonstances favorables à la sélection opérée par l’Homme.

    Il convient maintenant d’indiquer en quelques mots les circonstances qui facilitent ou qui contrarient l’exercice de la sélection par l’homme. Une grande faculté de variabilité est évidemment favorable, car elle fournit tous les matériaux sur lesquels repose la sélection ; toutefois, de simples différences individuelles sont plus que suffisantes pour permettre, à condition que l’on y apporte beaucoup de soins, l’accumulation d’une grande somme de modifications dans presque toutes les directions. Toutefois, comme des variations manifestement utiles ou agréables à l’homme ne se produisent qu’accidentellement, on a d’autant plus de chance qu’elles se produisent, qu’on élève un plus grand nombre d’individus. Le nombre est, par conséquent, un des grands éléments de succès. C’est en partant de ce principe que Marshall a fait remarquer autrefois, en parlant des moutons de certaines parties du Yorkshire :

    « Ces animaux appartenant à des gens pauvres et étant, par conséquent, divisés en petit troupeaux, il y a peu de chance qu’ils s’améliorent jamais. »

    D’autre part, les horticulteurs, qui élèvent des quantités considérables de la même plante, réussissent ordinairement mieux que les amateurs à produire de nouvelles variétés. Pour qu’un grand nombre d’individus d’une espèce quelconque existe dans un même pays, il faut que l’espèce y trouve des conditions d’existence favorables à sa reproduction. Quand les individus sont en petit nombre, on permet à tous de se reproduire, quelles que soient d’ailleurs leurs qualités, ce qui empêche l’action sélective de se manifester. Mais le point le plus important de tous est, sans contredit, que l’animal ou la plante soit assez utile à l’homme, ou ait assez de valeur à ses yeux, pour qu’il apporte l’attention la plus scrupuleuse aux moindres déviations qui peuvent se produire dans les qualités ou dans la conformation de cet  animal ou de cette plante. Rien n’est possible sans ces précautions. J’ai entendu faire sérieusement la remarque qu’il est très heureux que le fraisier ait commencé précisément à varier au moment où les jardiniers ont porté leur attention sur cette plante. Or, il n’est pas douteux que le fraisier a dû varier depuis qu’on le cultive, seulement on a négligé ces légères variations. Mais, dès que les jardiniers se mirent à choisir les plantes portant un fruit un peu plus gros, un peu plus parfumé, un peu plus précoce, à en semer les graines, à trier ensuite les plants pour faire reproduire les meilleurs, et ainsi de suite, ils sont arrivés à produire, en s’aidant ensuite de quelques croisements avec d’autres espèces, ces nombreuses et admirables variétés de fraises qui ont paru pendant ces trente ou quarante dernières années. Il importe, pour la formation de nouvelles races d’animaux, d’empêcher autant que possible les croisements, tout au moins dans un pays qui renferme déjà d’autres races. Sous ce rapport, les clôtures jouent un grand rôle. Les sauvages nomades, ou les habitants de plaines ouvertes, possèdent rarement plus d’une race de la même espèce. Le pigeon s’apparie pour la vie ; c’est là une grande commodité pour l’éleveur, qui peut ainsi améliorer et faire reproduire fidèlement plusieurs races, quoiqu’elles habitent une même volière ; cette circonstance doit, d’ailleurs, avoir singulièrement favorisé la formation de nouvelles races. Il est un point qu’il est bon d’ajouter : les pigeons se multiplient beaucoup et vite, et on peut sacrifier tous les sujets défectueux, car ils servent à l’alimentation. Les chats, au contraire, en raison de leurs habitudes nocturnes et vagabondes, ne peuvent pas être aisément appariés, et, bien qu’ils aient une si grande valeur aux yeux des femmes et des enfants, nous voyons rarement une race distincte se perpétuer parmi eux ; celles que l’on rencontre, en effet, sont presque toujours importées de quelque autre pays. Certains animaux domestiques varient moins que d’autres, cela ne fait pas de doute ; on peut cependant, je crois, attribuer à ce que la sélection ne leur a pas été appliquée la rareté ou l’absence de races distinctes chez le chat, chez l’âne, chez le paon, chez l’oie, etc. : chez les chats, parce qu’il est fort difficile de les apparier ; chez les ânes, parce que ces animaux ne se trouvent ordinairement que chez les pauvres gens, qui s’occupent peu de surveiller leur reproduction, et la preuve, c’est que, tout récemment, on est parvenu à modifier et à améliorer singulièrement cet animal par une sélection attentive dans certaines parties de l’Espagne et des Etats-Unis ; chez le paon, parce que cet animal est difficile à élever et qu’on ne le conserve pas en grande quantité ; chez l’oie, parce que ce volatile n’a de valeur que pour sa chair et pour ses plumes, et surtout, peut-être, parce que personne n’a jamais désiré en multiplier les races. Il est juste d’ajouter que l’Oie domestique semble avoir un organisme singulièrement inflexible, bien qu’elle ait quelque peu varié, comme je l’ai démontré ailleurs. Quelques auteurs ont affirmé que la limite de la variation chez nos animaux domestiques est bientôt atteinte et qu’elle ne saurait être dépassée. Il serait quelque peu téméraire d’affirmer que la limite a été atteinte dans un cas quel qu’il soit, car presque tous nos animaux et presque toutes nos plantes se sont beaucoup améliorés de bien des façons, dans une période récente ; or, ces améliorations impliquent des variations. Il serait également téméraire d’affirmer que les caractères, poussés aujourd’hui jusqu’à leur extrême limite, ne pourront pas, après être restés fixes pendant des siècles, varier de nouveau dans de nouvelles conditions d’existence. Sans doute, comme l’a fait remarquer M. Wallace avec beaucoup de raison, on finira par atteindre une limite. Il y a, par exemple, une limite à la vitesse d’un animal terrestre, car cette limite est déterminée par la résistance à vaincre, par le poids du corps et par la puissance de contraction des fibres musculaires. Mais ce qui nous importe, c’est que les variétés domestiques des mêmes espèces diffèrent les unes des autres, dans presque tous les caractères dont l’homme s’est occupé et dont il a fait l’objet d’une sélection, beaucoup plus que ne le font les espèces distinctes des mêmes genres. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire l’a démontré relativement à la taille ; il en est de même pour la couleur, et probablement pour la longueur du poil. Quant à la vitesse, qui dépend de tant de caractères physiques, Eclipse était beaucoup plus rapide, et un cheval de camion est incomparablement plus fort qu’aucun individu naturel appartenant au même genre. De même pour les plantes, les graines des différentes qualités de fèves ou de maïs diffèrent probablement plus, sous le rapport de la grosseur, que ne le font les graines des espèces distinctes dans un genre quelconque appartenant aux deux mêmes familles. Cette remarque s’applique aux fruits des différentes variétés de pruniers, plus encore aux melons et à un grand nombre d’autres cas analogues.
    Résumons en quelques mots ce qui est relatif à l’origine de nos races d’animaux domestiques et de nos plantes cultivées. Les changements dans les conditions d’existence ont la plus haute importance comme cause de variabilité, et parce que ces conditions agissent directement sur l’organisme, et parce qu’elles agissent indirectement en affectant le système reproducteur. Il n’est pas probable que la variabilité soit, en toutes circonstances, une résultante inhérente et nécessaire de ces changements. La force plus ou moins grande de l’hérédité et celle de la tendance au retour déterminent ou non la persistance des variations. Beaucoup de lois inconnues, dont la corrélation de croissance est probablement la plus importante, régissent la variabilité. On peut attribuer une certaine influence à l’action définie des conditions d’existence, mais nous ne savons pas dans quelles proportions cette influence s’exerce. On peut attribuer quelque influence, peut-être même une influence considérable, à l’augmentation d’usage ou du non-usage des parties. Le résultat final, si l’on considère toutes ces influences ; devient infiniment complexe. Dans quelques cas le croisement d’espèces primitives distinctes semble avoir joué un rôle fort important au point de vue de l’origine de nos races. Dès que plusieurs races ont été formées dans une région quelle qu’elle soit, leur croisement accidentel, avec l’aide de la sélection, a sans doute puissamment contribué à la formation de nouvelles variétés. On a, toutefois, considérablement exagéré l’importance des croisements, et relativement aux animaux, et relativement aux plantes qui se multiplient par graines. L’importance du croisement est immense, au contraire, pour les plantes qui se multiplient temporairement par boutures, par greffes etc., parce que le cultivateur peut, dans ce cas, négliger l’extrême variabilité des hybrides et des métis et la stérilité des hybrides ; mais les plantes qui ne se multiplient pas par graines ont pour nous peu d’importance, leur durée n’étant que temporaire. L’action accumulatrice de la sélection, qu’elle soit appliquée méthodiquement et vite, ou qu’elle soit appliquée inconsciemment, lentement, mais de façon plus efficace, semble avoir été la grande puissance qui a présidé à toutes ces causes de changement.


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    Re: Origine des espèces

    Message par Erdnaxel le Mar 31 Jan - 14:38

    CHAPITRE II.
    De la variation à l’état de nature.


    Variabilité.

    Avant d’appliquer aux êtres organisés vivant à l’état de nature les principes que nous avons posés dans le chapitre précédent, il importe d’examiner brièvement si ces derniers sont sujets à des variations. Pour traiter ce sujet avec l’attention qu’il mérite, il faudrait dresser un long et aride catalogue de faits ; je réserve ces faits pour un prochain ouvrage. Je ne discuterai pas non plus ici les différentes définitions que l’on a données du terme espèce. Aucune de ces définitions n’a complètement satisfait tous les naturalistes, et cependant chacun d’eux sait vaguement ce qu’il veut dire quand il parle d’une espèce. Ordinairement le terme espèce implique l’élément inconnu d’un acte créateur distinct. Il est presque aussi difficile de définir le terme variété ; toutefois, ce terme implique presque toujours une communauté de descendance, bien qu’on puisse rarement en fournir les preuves. Nous avons aussi ce que l’on désigne sous le nom de monstruosités ; mais elles se confondent avec les variétés. En se servant du terme monstruosité, on veut dire, je pense, une déviation considérable de conformation, ordinairement nuisible ou tout au moins peu utile à l’espèce. Quelques auteurs emploient le terme variation dans le sens technique, c’est-à-dire comme impliquant une modification qui découle directement des conditions physiques de la vie ; or, dans ce sens, les variations ne sont pas susceptibles d’être transmises par hérédité. Qui pourrait soutenir, cependant, que la diminution de taille des coquillages dans les eaux saumâtres de la Baltique, ou celle des plantes sur le sommet des Alpes, ou que l’épaississement de la fourrure d’un animal arctique ne sont pas héréditaires pendant quelques générations tout au moins ? Dans ce cas, je le suppose, on appellerait ces formes des variétés.
    On peut douter que des déviations de structure aussi soudaines et aussi considérables que celles que nous observons quelquefois chez nos productions domestiques, principalement chez les plantes, se propagent de façon permanente à l’état de nature. Presque toutes les parties de chaque être organisé sont si admirablement disposées, relativement aux conditions complexes de l’existence de cet être, qu’il semble aussi improbable qu’aucune de ces parties ait atteint du premier coup la perfection, qu’il semblerait improbable qu’une machine fort compliquée ait été inventée d’emblée à l’état parfait par l’homme. Chez les animaux réduits en domesticité, il se produit quelquefois des monstruosités qui ressemblent à des conformations normales chez des animaux tout différents. Ainsi, les porcs naissent quelquefois avec une sorte de trompe ; or, si une espèce sauvage du même genre possédait naturellement une trompe, on pourrait soutenir que cet appendice a paru sous forme de monstruosité. Mais, jusqu’à présent, malgré les recherches les plus scrupuleuses, je n’ai pu trouver aucun cas de monstruosité ressemblant à des structures normales chez des formes presque voisines, et ce sont celles-là seulement qui auraient de l’importance dans le cas qui nous occupe. En admettant que des monstruosités semblables apparaissent parfois chez l’animal à l’état de nature, et qu’elles soient susceptibles de transmission par hérédité — ce qui n’est pas toujours le cas — leur conservation dépendrait de circonstances extraordinairement favorables, car elles se produisent rarement et isolément. En outre, pendant la première génération et les générations suivantes, les individus affectés de ces monstruosités devraient se croiser avec les individus ordinaires, et, en conséquence, leur caractère anormal disparaîtrait presque inévitablement. Mais j’aurai à revenir, dans un chapitre subséquent, sur la conservation et sur la perpétuation des variations isolées ou accidentelles.
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    Re: Origine des espèces

    Message par Erdnaxel le Mar 31 Jan - 14:42

    Différences individuelles.

    On peut donner le nom de différences individuelles aux différences nombreuses et légères qui se présentent chez les descendants des mêmes parents, ou auxquelles on peut assigner cette cause, parce qu’on les observe chez des individus de la même espèce, habitant une même localité restreinte. Nul ne peut supposer que tous les individus de la même espèce soient coulés dans un même moule. Ces différences individuelles ont pour nous la plus haute importance, car, comme chacun a pu le remarquer, elles se transmettent souvent par hérédité ; en outre, elles fournissent aussi des matériaux sur lesquels peut agir la sélection naturelle et qu’elle peut accumuler de la même façon que l’homme accumule, dans une direction donnée, les différences individuelles de ses produits domestiques. Ces différences individuelles affectent ordinairement des parties que les naturalistes considèrent comme peu importantes ; je pourrais toutefois prouver, par de nombreux exemples, que des parties très importantes, soit au point de vue physiologique, soit au point de vue de la classification, varient quelquefois chez des individus appartenant à une même espèce. Je suis convaincu que le naturaliste le plus expérimenté serait surpris du nombre des cas de variabilité qui portent sur des organes importants ; on peut facilement se rendre compte de ce fait en recueillant, comme je l’ai fait pendant de nombreuses années, tous les cas constatés par des autorités compétentes. Il est bon de se rappeler que les naturalistes à système répugnent à admettre que les caractères importants puissent varier ; il y a d’ailleurs, peu de naturalistes qui veuillent se donner la peine d’examiner attentivement les organes internes importants, et de les comparer avec de nombreux spécimens appartenant à la même espèce. Personne n’aurait pu supposer que le branchement des principaux nerfs, auprès du grand ganglion central d’un insecte, soit variable chez une même espèce ; on aurait tout au plus pu penser que des changements de cette nature ne peuvent s’effectuer que très lentement ; cependant sir John Lubbock a démontré que dans les nerfs du Coccus il existe un degré de variabilité qui peut presque se comparer au branchement irrégulier d’un tronc d’arbre. Je puis ajouter que ce même naturaliste a démontré que les muscles des larves de certains insectes sont loin d’être uniformes. Les auteurs tournent souvent dans un cercle vicieux quand ils soutiennent que les organes importants ne varient jamais ; ces mêmes auteurs, en effet, et il faut dire que quelques-uns l’ont franchement avoué, ne considèrent comme importants que les organes qui ne varient pas. Il va sans dire que, si l’on raisonne ainsi, on ne pourra jamais citer d’exemple de la variation d’un organe important ; mais, si l’on se place à tout autre point de vue, on pourra certainement citer de nombreux exemples de ces variations.
    Il est un point extrêmement embarrassant, relativement aux différences individuelles. Je fais allusion aux genres que l’on a appelés « protéens » ou « polymorphes », genres chez lesquels les espèces varient de façon déréglée. A peine y a-t-il deux naturalistes qui soient d’accord pour classer ces formes comme espèces ou comme variétés. On peut citer comme exemples les genres Rubus, Rosa et Hieracium chez les plantes ; plusieurs genres d’insectes et de coquillages brachiopodes. Dans la plupart des genres polymorphes, quelques espèces ont des caractères fixes et définis. Les genres polymorphes dans un pays semblent, à peu d’exceptions près, l’être aussi dans un autre, et, s’il faut en juger par les Brachiopodes, ils l’ont été à d’autres époques. Ces faits sont très embarrassants, car ils semblent prouver que cette espèce de variabilité est indépendante des conditions d’existence. Je suis disposé à croire que, chez quelques-uns de ces genres polymorphes tout au moins, ce sont là des variations qui ne sont ni utiles ni nuisibles à l’espèce ; et qu’en conséquence la sélection naturelle ne s’en est pas emparée pour les rendre définitives, comme nous l’expliquerons plus tard.
    On sait que, indépendamment des variations, certains individus appartenant à une même espèce présentent souvent de grandes différences de conformation ; ainsi, par exemple, les deux sexes de différents animaux ; les deux ou trois castes de femelles stériles et de travailleurs chez les insectes, beaucoup d’animaux inférieurs à l’état de larve ou non encore parvenus à l’âge adulte. On a aussi constaté des cas de dimorphisme et de trimorphisme chez les animaux et chez les plantes.
    Ainsi, M. Wallace, qui dernièrement a appelé l’attention sur ce sujet, a démontré que, dans l’archipel Malais, les femelles de certaines espèces de papillons revêtent régulièrement deux ou même trois formes absolument distinctes, qui ne sont reliées les unes aux autres par aucune variété intermédiaire. Fritz Müller a décrit des cas analogues, mais plus extraordinaires encore, chez les mâles de certains crustacés du Brésil. Ainsi, un Tanais mâle se trouve régulièrement sous deux formes distinctes ; l’une de ces formes possède des pinces fortes et ayant un aspect différent, l’autre a des antennes plus abondamment garnie de cils odorants. Bien que, dans la plupart de ces cas, les deux ou trois formes observées chez les animaux et chez les plantes ne soient pas reliées actuellement par des chaînons intermédiaires, il est probable qu’à une certaine époque ces intermédiaires ont existé. M. Wallace, par exemple, a décrit un certain papillon qui présente, dans une même île, un grand nombre de variétés reliées par des chaînons intermédiaires, et dont les formes extrêmes ressemblent étroitement aux deux formes d’une espèce dimorphe voisine, habitant une autre partie de l’archipel Malais. Il en est de même chez les fourmis ; les différentes castes de travailleurs sont ordinairement tout à fait distinctes ; mais, dans quelques cas, comme nous le verrons plus tard, ces castes sont reliées les unes aux autres par des variétés imperceptiblement graduées. J’ai observé les mêmes phénomènes chez certaines plantes dimorphes. Sans doute, il paraît tout d’abord extrêmement remarquable qu’un même papillon femelle puisse produire en même temps trois formes femelles distinctes et une seule forme mâle ; ou bien qu’une plante hermaphrodite puisse produire, dans une même capsule, trois formes hermaphrodites distinctes, portant trois sortes différentes de femelles et trois ou même six sortes différentes de mâles. Toutefois, ces cas ne sont que des exagération du fait ordinaire, à savoir : que la femelle produit des descendants des deux sexes, qui, parfois, diffèrent les uns des autres d’une façon extraordinaire.
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    Re: Origine des espèces

    Message par Erdnaxel le Mar 31 Jan - 14:57

    Espèces douteuses.

    Les formes les plus importantes pour nous, sous bien des rapports, sont celles qui, tout en présentant, à un degré très prononcé, le caractère d’espèces, sont assez semblables à d’autres formes ou sont assez parfaitement reliées avec elles par des intermédiaires, pour que les naturalistes répugnent à les considérer comme des espèces distinctes. Nous avons toute raison de croire qu’un grand nombre de ces formes voisines et douteuses ont conservé leurs caractères de façon permanente pendant longtemps, pendant aussi longtemps même, autant que nous pouvons en juger, que les bonnes et vraies espèces. Dans la pratique, quand un naturaliste peut rattacher deux formes l’une à l’autre par des intermédiaires, il considère l’une comme une variété de l’autre ; il désigne la plus commune, mais parfois aussi la première décrite, comme l’espèce, et la seconde comme la variété. Il se présente quelquefois, cependant, des cas très difficiles, que je n’énumérerai pas ici, où il s’agit de décider si une forme doit être classée comme une variété d’une autre forme, même quand elles sont intimement reliées par des formes intermédiaires ; bien qu’on suppose d’ordinaire que ces formes intermédiaires ont une nature hybride, cela ne suffit pas toujours pour trancher la difficulté. Dans bien des cas, on regarde une forme comme une variété d’une autre forme, non pas parce qu’on a retrouvé les formes intermédiaires, mais parce que l’analogie qui existe entre elles fait supposer à l’observateur que ces intermédiaires existent aujourd’hui, ou qu’ils ont anciennement existé. Or, en agir ainsi, c’est ouvrir la porte au doute et aux conjectures.
    Pour déterminer, par conséquent, si l’on doit classer une forme comme une espèce ou comme une variété, il semble que le seul guide à suivre soit l’opinion des naturalistes ayant un excellent jugement et une grande expérience ; mais, souvent, il devient nécessaire de décider à la majorité des voix, car il n’est guère de variétés bien connues et bien tranchées que des juges très compétents n’aient considérées comme telles, alors que d’autres juges tout aussi compétents les considèrent comme des espèces.
    Il est certain tout au moins que les variétés ayant cette nature douteuse sont très communes. Si l’on compare la flore de la Grande-Bretagne à celle de la France ou à celle des Etats-Unis, flores décrites par différents botanistes, on voit quel nombre surprenant de formes ont été classées par un botaniste comme espèces, et par un autre comme variétés. M. H.-C. Watson, auquel je suis très reconnaissant du concours qu’il m’a prêté, m’a signalé cent quatre-vingt-deux plantes anglaises, que l’on considère ordinairement comme des variétés, mais que certains botanistes ont toutes mises au rang des espèces ; en faisant cette liste, il a omis plusieurs variétés insignifiantes, lesquelles néanmoins ont été rangées comme espèces par certains botanistes, et il a entièrement omis plusieurs genres polymorphes. M. Babington compte, dans les genres qui comprennent le plus de formes polymorphes, deux cent cinquante et une espèces, alors que M. Bentham n’en compte que cent douze, ce qui fait une différence de cent trente-neuf formes douteuses ! Chez les animaux qui s’accouplent pour chaque portée et qui jouissent à un haut degré de la faculté de la locomotion, on trouve rarement, dans un même pays, des formes douteuses, mises au rang d’espèces par un zoologiste, et de variétés par un autre ; mais ces formes sont communes dans les régions séparées. Combien n’y a-t-il pas d’oiseaux et d’insectes de l’Amérique septentrionale et de l’Europe, ne différant que très peu les uns des autres, qui ont été comptés, par un éminent naturaliste comme des espèces incontestables, et par un autre, comme des variétés, ou bien, comme on les appelle souvent, comme des races géographiques ! M. Wallace démontre, dans plusieurs mémoires remarquables, qu’on peut diviser en quatre groupes les différents animaux, principalement les lépidoptères, habitant les îles du grand archipel Malais : les formes variables, les formes locales, les races géographiques ou sous-espèces, et les vraies espèces représentatives. Les premières, ou formes variables, varient beaucoup dans les limites d’une même île. Les formes locales sont assez constantes et sont distinctes dans chaque île séparée ; mais, si l’on compare les unes aux autres les formes locales des différentes îles, on voit que les différences qui les séparent sont si légères et offrent tant de gradations, qu’il est impossible de les définir et de les décrire, bien qu’en même temps les formes extrêmes soient suffisamment distinctes. Les races géographiques ou sous-espèces constituent des formes locales complètement fixes et isolées ; mais, comme elles ne diffèrent pas les unes des autres par des caractères importants et fortement accusés,

    « il faut s’en rapporter uniquement à l’opinion individuelle pour déterminer lesquelles il convient de considérer comme espèces, et lesquelles comme variétés ».

    Enfin, les espèces représentatives occupent, dans l’économie naturelle de chaque île, la même place que les formes locales et les sous-espèces ; mais elles se distinguent les unes des autres par une somme de différences plus grande que celles qui existent entre les formes locales et les sous-espèces ; les naturalistes les regardent presque toutes comme de vraies espèces. Toutefois, il n’est pas possible d’indiquer un criterium certain qui permette de reconnaître les formes variables, les formes locales, les sous-espèces et les espèces représentatives.
    Il y a bien des années, alors que je comparais et que je voyais d’autres naturalises comparer les uns avec les autres et avec ceux du continent américain les oiseaux provenant des îles si voisines de l’archipel des Galapagos, j’ai été profondément frappé de la distinction vague et arbitraire qui existe entre les espèces et les variétés. M. Wollaston, dans son admirable ouvrage, considère comme des variétés beaucoup d’insectes habitant les îlots du petit groupe de Madère ; or, beaucoup d’entomologistes classeraient la plupart d’entre eux comme des espèces distinctes. Il y a, même en Irlande, quelques animaux que l’on regarde ordinairement aujourd’hui comme des variétés, mais que certains zoologistes ont mis au rang des espèces. Plusieurs savants ornithologistes estiment que notre coq de bruyère rouge n’est qu’une variété très prononcée d’une espèce norvégienne ; mais la plupart le considèrent comme une espèce incontestablement particulière à la Grande-Bretagne. Un éloignement considérable entre les habitats de deux formes douteuses conduit beaucoup de naturalistes à classer ces dernières comme des espèces distinctes. Mais n’y a-t-il pas lieu de se demander : quelle est dans ce cas la distance suffisante ? Si la distance entre l’Amérique et l’Europe est assez considérable, suffit-il, d’autre part, de la distance entre l’Europe et les Açores, Madère et les Canaries, ou de celle qui existe entre les différents îlots de ces petits archipels ?
    M. B.-D. Walsh, entomologiste distingué des Etats-Unis, a décrit ce qu’il appelle les variétés et les espèces phytophages. La plupart des insectes qui se nourrissent de végétaux vivent exclusivement sur une espèce ou sur un groupe de plantes ; quelques-uns se nourrissent indistinctement de plusieurs sortes de plantes ; mais ce n’est pas pour eux une cause de variations. Dans plusieurs cas, cependant, M. Walsh a observé que les insectes vivant sur différentes plantes présentent, soit à l’état de larve, soit à l’état parfait, soit dans les deux cas, des différences légères, bien que constantes, au point de vue de la couleur, de la taille ou de la nature des sécrétions. Quelquefois les mâles seuls, d’autres fois les mâles et les femelles présentent ces différences à un faible degré. Quand les différences sont un peu plus accusées et que les deux sexes sont affectés à tous les âges, tous les entomologistes considèrent ces formes comme des espèces vraies. Mais aucun observateur ne peut décider pour un autre, en admettant même qu’il puisse le faire pour lui-même, auxquelles de ces formes phytophages il convient de donner le nom d’espèces ou de variétés. M. Walsh met au nombre des variétés les formes qui s’entrecroisent facilement ; il appelle espèces celles qui paraissent avoir perdu cette faculté d’entrecroisement. Comme les différences proviennent de ce que les insectes se sont nourris, pendant longtemps, de plantes distinctes, on ne peut s’attendre à trouver actuellement les intermédiaires reliant les différentes formes. Le naturaliste perd ainsi son meilleur guide, lorsqu’il s’agit de déterminer s’il doit mettre les formes douteuses au rang des variétés ou des espèces. Il en est nécessairement de même pour les organismes voisins qui habitent des îles ou des continents séparés. Quand, au contraire, un animal ou une plante s’étend sur un même continent, ou habite plusieurs îles d’un même archipel, en présentant diverses formes dans les différents points qu’il occupe, on peut toujours espérer trouver les formes intermédiaires qui, reliant entre elles les formes extrêmes, font descendre celles-ci au rang de simples variétés.
    Quelques naturalistes soutiennent que les animaux ne présentent jamais de variétés ; aussi attribuent-ils une valeur spécifique à la plus petite différence, et, quand ils rencontrent une même forme identique dans deux pays éloignés ou dans deux formations géologiques, ils affirment que deux espèces distinctes sont cachées sous une même enveloppe. Le terme espèce devient, dans ce cas, une simple abstraction inutile, impliquant et affirmant un acte séparé du pouvoir créateur. Il est certain que beaucoup de formes, considérées comme des variétés par des juges très compétents, ont des caractères qui les font si bien ressembler à des espèces, que d’autres juges, non moins compétents, les ont considérées comme telles. Mais discuter s’il faut les appeler espèces ou variétés, avant d’avoir trouvé une définition de ces termes et que cette définition soit généralement acceptée, c’est s’agiter dans le vide. Beaucoup de variétés bien accusées ou espèces douteuses mériteraient d’appeler notre attention ; on a tiré, en effet, de nombreux et puissants arguments de la distribution géographique, des variations analogues, de l’hybridité, etc., pour essayer de déterminer le rang qu’il convient de leur assigner ; mais je ne peux, faute d’espace, discuter ici ces arguments. Des recherches attentives permettront sans doute aux naturalistes de s’entendre pour la classification de ces formes douteuses. Il faut ajouter, cependant, que nous les trouvons en plus grand nombre dans les pays les plus connus. En outre, si un animal ou une plante à l’état sauvage est très utile à l’homme, ou que, pour quelque cause que ce soit, elle attire vivement son attention, on constate immédiatement qu’il en existe plusieurs variétés que beaucoup d’auteurs considèrent comme des espèces. Le chêne commun, par exemple, est un des arbres qui ont été le plus étudiés, et cependant un naturaliste allemand érige en espèces plus d’une douzaine de formes, que les autres botanistes considèrent presque universellement comme des variétés. En Angleterre, on peut invoquer l’opinion des plus éminents botanistes et des hommes pratiques les plus expérimentés ; les uns affirment que les chênes sessiles et les chênes pédonculés sont des espèces bien distinctes, les autres que ce sont de simples variétés.
    Puisque j’en suis sur ce sujet, je désire citer un remarquable mémoire publié dernièrement par M. A. de Candolle sur les chênes du monde entier. Personne n’a eu à sa disposition des matériaux plus complets relatifs aux caractères distinctifs des espèces, personne n’aurait pu étudier ces matériaux avec plus de soin et de sagacité. Il commence par indiquer en détail les nombreux points de conformation susceptibles de variations chez les différentes espèces, et il estime numériquement la fréquence relative de ces variations. Il indique plus d’une douzaine de caractères qui varient, même sur une seule branche, quelquefois en raison de l’âge ou du développement de l’individu, quelquefois sans qu’on puisse assigner aucune cause à ces variations. Bien entendu, de semblables caractères n’ont aucune valeur spécifique ; mais, comme l’a fait remarquer Asa Gray dans son commentaire sur ce mémoire, ces caractères font généralement partie des définitions spécifiques. De Candolle ajoute qu’il donne le rang d’espèces aux formes possédant des caractères qui ne varient jamais sur un même arbre et qui ne sont jamais reliées par des formes intermédiaires. Après cette discussion, résultat de tant de travaux, il appuie sur cette remarque :

    « Ceux qui prétendent que la plus grande partie de nos espèces sont nettement délimitées, et que les espèces douteuses se trouvent en petite minorité, se trompent certainement. Cela semble vrai aussi longtemps qu’un genre est imparfaitement connu, et que l’on décrit ses espèces d’après quelques spécimens provisoires, si je peux m’exprimer ainsi. A mesure qu’on connaît mieux un genre, on découvre des formes intermédiaires et les doutes augmentent quant aux limites spécifiques. »

    Il ajoute aussi que ce sont les espèces les mieux connues qui présentent le plus grand nombre de variétés et de sous-variétés spontanées. Ainsi, le Quercus robur a vingt-huit variétés, dont toutes, excepté six, se groupent autour de trois sous-espèces, c’est à-dire Quercus pedunculata, sessiliflora et pubescens. Les formes qui relient ces trois sous-espèces sont comparativement rares ; or, Asa Gray remarque avec justesse que si ces formes intermédiaires, rares aujourd’hui, venaient à s’éteindre complètement, les trois sous-espèces se trouveraient entre elles exactement dans le même rapport que le sont les quatre ou cinq espèces provisoirement admises, qui se groupent de très près autour du Quercus robur. Enfin, de Candolle admet que, sur les trois cents espèces qu’il énumère dans son mémoire comme appartenant à la famille des chênes, les deux tiers au moins sont des espèces provisoires, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas strictement conformes à la définition donnée plus haut de ce qui constitue une espèce vraie. Il faut ajouter que de Candolle ne croit plus que les espèces sont des créations immuables ; il en arrive à la conclusion que la théorie de dérivation est la plus naturelle

    « et celle qui concorde le mieux avec les faits connus en paléontologie, en botanique, en zoologie géographique, en anatomie et en classification ».

    Quand un jeune naturaliste aborde l’étude d’un groupe d’organismes qui lui sont parfaitement inconnus, il est d’abord très embarrassé pour déterminer quelles sont les différences qu’il doit considérer comme impliquant une espèce ou simplement une variété ; il ne sait pas, en effet, quelles sont la nature et l’étendue des variations dont le groupe dont il s’occupe est susceptible, fait qui prouve au moins combien les variations sont générales. Mais, s’il restreint ses études à une seule classe habitant un seul pays, il saura bientôt quel rang il convient d’assigner à la plupart des formes douteuses. Tout d’abord, il est disposé à reconnaître beaucoup d’espèces, car il est frappé, aussi bien que l’éleveur de pigeons et de volailles dont nous avons déjà parlé, de l’étendue des différences qui existent chez les formes qu’il étudie continuellement ; en outre, il sait à peine que des variations analogues, qui se présentent dans d’autres groupes et dans d’autres pays, seraient de nature à corriger ses premières impressions. A mesure que ses observations prennent un développement plus considérable, les difficultés s’accroissent, car il se trouve en présence d’un plus grand nombre de formes très voisines. En supposant que ses observations prennent un caractère général, il finira par pouvoir se décider ; mais il n’atteindra ce point qu’en admettant des variations nombreuses, et il ne manquera pas de naturalistes pour contester ses conclusions. Enfin, les difficultés surgiront en foule, et il sera forcé de s’appuyer presque entièrement sur l’analogie, lorsqu’il en arrivera à étudier les formes voisines provenant de pays aujourd’hui séparés, car il ne pourra retrouver les chaînons intermédiaires qui relient ces formes douteuses. Jusqu’à présent on n’a pu tracer une ligne de démarcation entre les espèces et les sous-espèces, c’est-à-dire entre les formes qui, dans l’opinion de quelques naturalistes, pourraient être presque mises au rang des espèces sans le mériter tout à fait. On n’a pas réussi davantage à tracer une ligne de démarcation entre les sous-espèces et les variétés fortement accusées, ou entre les variétés à peine sensibles et les différences individuelles. Ces différences se fondent l’une dans l’autre par des degrés insensibles, constituant une véritable série ; or, la notion de série implique l’idée d’une transformation réelle.
    Aussi, bien que les différences individuelles offrent peu d’intérêt aux naturalistes classificateurs, je considère qu’elles ont la plus haute importance en ce qu’elles constituent les premiers degrés vers ces variétés si légères qu’on croit devoir à peine les signaler dans les ouvrages sur l’histoire naturelle. Je crois que les variétés un peu plus prononcées, un peu plus persistantes, conduisent à d’autres variétés plus prononcées et plus persistantes encore ; ces dernières amènent la sous-espèce, puis enfin l’espèce. Le passage d’un degré de différence à un autre peut, dans bien des cas, résulter simplement de la nature de l’organisme et des différentes conditions physiques auxquelles il a été longtemps exposé. Mais le passage d’un degré de différence à un autre, quand il s’agit de caractères d’adaptation plus importants, peut s’attribuer sûrement à l’action accumulatrice de la sélection naturelle, que j’expliquerai plus tard, et aux effets de l’augmentation de l’usage ou du non-usage des parties. On peut donc dire qu’une variété fortement accusée est le commencement d’une espèce. Cette assertion est-elle fondée ou non ? C’est ce dont on pourra juger quand on aura pesé avec soin les arguments et les différents faits qui font l’objet de ce volume. Il ne faudrait pas supposer, d’ailleurs, que toutes les variétés ou espèces en voie de formation atteignent le rang d’espèces. Elles peuvent s’éteindre, ou elles peuvent se perpétuer comme variétés pendant de très longues périodes ; M. Wollaston a démontré qu’il en était ainsi pour les variétés de certains coquillages terrestres fossiles à Madère, et M. Gaston de Saporta pour certaines plantes. Si une variété prend un développement tel que le nombre de ses individus dépasse celui de l’espèce souche, il est certain qu’on regardera la variété comme l’espèce et l’espèce comme la variété. Ou bien il peut se faire encore que la variété supplante et extermine l’espèce souche ; ou bien encore elles peuvent cœxister toutes deux et être toutes deux considérées comme des espèces indépendantes. Nous reviendrons, d’ailleurs ; un peu plus loin sur ce sujet.
    On comprendra, d’après ces remarques, que, selon moi, on a, dans un but de commodité, appliqué arbitrairement le terme espèces à certains individus qui se ressemblent de très près, et que ce terme ne diffère pas essentiellement du terme variété, donné à des formes moins distinctes et plus variables. Il faut ajouter, d’ailleurs, que le terme variété, comparativement à de simples différences individuelles, est aussi appliqué arbitrairement dans un but de commodité.

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    Re: Origine des espèces

    Message par Erdnaxel le Lun 6 Mar - 14:35

    Les espèces communes et très répandues sont celles qui varient le plus.

    Je pensais, guidé par des considérations théoriques, qu’on pourrait obtenir quelques résultats intéressants relativement à la nature et au rapport des espèces qui varient le plus, en dressant un tableau de toutes les variétés de plusieurs flores bien étudiées. Je croyais, tout d’abord, que c’était là un travail fort simple ; mais M. H.-C, Watson, auquel je dois d’importants conseils et une aide précieuse sur cette question, m’a bientôt démontré que je rencontrerais beaucoup de difficultés ; le docteur Hooker m’a exprimé la même opinion en termes plus énergiques encore. Je réserve, pour un futur ouvrage, la discussion de ces difficultés et les tableaux comportant les nombres proportionnels des espèces variables. Le docteur Hooker m’autorise à ajouter qu’après avoir lu avec soin mon manuscrit et examiné ces différents tableaux, il partage mon opinion quant au principe que je vais établir tout à l’heure. Quoi qu’il en soit, cette question, traitée brièvement comme il faut qu’elle le soit ici, est assez embarrassante en ce qu’on ne peut éviter des allusions à la lutte pour l’existence, à la divergence des caractères, et à quelques autres questions que nous aurons à discuter plus tard.
    Alphonse de Candolle et quelques autres naturalistes ont démontré que les plantes ayant un habitat très étendu ont ordinairement des variétés. Ceci est parfaitement compréhensible, car ces plantes sont exposées à diverses conditions physiques, et elles se trouvent en concurrence (ce qui, comme nous le verrons plus tard, est également important ou même plus important encore) avec différentes séries d’êtres organisés. Toutefois, nos tableaux démontrent en outre que, dans tout pays limité, les espèces les plus communes, c’est-à-dire celles qui comportent le plus grand nombre d’individus et les plus répandues dans leur propre pays (considération différente de celle d’un habitat considérable et, dans une certaine mesure, de celle d’une espèce commune), offrent le plus souvent des variétés assez prononcées pour qu’on en tienne compte dans les ouvrages sur la botanique. On peut donc dire que les espèces qui ont un habitat considérable, qui sont le plus répandues dans leur pays natal, et qui comportent le plus grand nombre d’individus, sont les espèces florissantes ou espèces dominantes, comme on pourrait les appeler, et sont celles qui produisent le plus souvent des variétés bien prononcées, que je considère comme des espèces naissantes. On aurait pu, peut-être, prévoir ces résultats ; en effet, les variétés, afin de devenir permanentes, ont nécessairement à lutter contre les autres habitants du même pays ; or, les espèces qui dominent déjà sont le plus propres à produire des rejetons qui, bien que modifiés dans une certaine mesure, héritent encore des avantages qui ont permis à leurs parents de vaincre leurs concurrents. Il va sans dire que ces remarques sur la prédominance ne s’appliquent qu’aux formes qui entrent en concurrence avec d’autres formes, et, plus spécialement, aux membres d’un même genre ou d’une même classe ayant des habitudes presque semblables. Quant au nombre des individus, la comparaison, bien entendu, s’applique seulement aux membres du même groupe. On peut dire qu’une plante domine si elle est plus répandue, ou si le nombre des individus qu’elle comporte est plus considérable que celui des autres plantes du même pays vivant dans des conditions presque analogues. Une telle plante n’en est pas moins dominante parce que quelques conferves aquatiques ou quelques champignons parasites comportent un plus grand nombre d’individus et sont plus généralement répandus ; mais, si une espèce de conferves ou de champignons parasites surpasse les espèces voisines au point de vue que nous venons d’indiquer, ce sera alors une espèce dominante dans sa propre classe.
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    Re: Origine des espèces

    Message par Erdnaxel le Lun 6 Mar - 14:37

    Les espèces des genres les plus riches dans chaque pays varient plus fréquemment que les espèces des genres moins riches.

    Si l’on divise en deux masses égales les plantes habitant un pays, telles qu’elles sont décrites dans sa flore, et que l’on place d’un côté toutes celles appartenant aux genres les plus riches, c’est-à-dire aux genres qui comprennent le plus d’espèces, et de l’autre les genres les plus pauvres, on verra que les genres les plus riches comprennent un plus grand nombre d’espèces très communes, très répandues, ou, comme nous les appelons, d’espèces dominantes. Ceci était encore à prévoir ; en effet, le simple fait que beaucoup d’espèces du même genre habitent un pays démontre qu’il y a, dans les conditions organiques ou inorganiques de ce pays, quelque chose qui est particulièrement favorable à ce genre ; en conséquence, il était à prévoir qu’on trouverait dans les genres les plus riches, c’est-à-dire dans ceux qui comprennent beaucoup d’espèces, un nombre relativement plus considérable d’espèces dominantes. Toutefois, il y a tant de causes en jeu tendant à contre-balancer ce résultat, que je suis très surpris que mes tableaux indiquent même une petite majorité en faveur des grands genres. Je ne mentionnerai ici que deux de ces causes. Les plantes d’eau douce et celles d’eau salée sont ordinairement très répandues et ont une extension géographique considérable, mais cela semble résulter de la nature des stations qu’elles occupent et n’avoir que peu ou pas de rapport avec l’importance des genres auxquels ces espèces appartiennent. De plus, les plantes placées très bas dans l’échelle de l’organisation sont ordinairement beaucoup plus répandues que les plantes mieux organisées ; ici encore, il n’y a aucun rapport immédiat avec l’importance des genres. Nous reviendrons, dans notre chapitre sur la distribution géographique, sur la cause de la grande dissémination des plantes d’organisation inférieure.
    En partant de ce principe, que les espèces ne sont que des variétés bien tranchées et bien définies, j’ai été amené à supposer que les espèces des genres les plus riches dans chaque pays doivent plus souvent offrir des variétés que les espèces des genres moins riches ; car, chaque fois que des espèces très voisines se sont formées (j’entends des espèces d’un même genre), plusieurs variétés ou espèces naissantes doivent, en règle générale, être actuellement en voie de formation. Partout où croissent de grands arbres, on peut s’attendre à trouver de jeunes plants. Partout où beaucoup d’espèces d’un genre se sont formées en vertu de variations, c’est que les circonstances extérieures ont favorisé la variabilité ; or, tout porte à supposer que ces mêmes circonstances sont encore favorables à la variabilité. D’autre part, si l’on considère chaque espèce comme le résultat d’autant d’actes indépendants de création, il n’y a aucune raison pour que les groupes comprenant beaucoup d’espèces présentent plus de variétés que les groupes en comprenant très peu.
    Pour vérifier la vérité de cette induction, j’ai classé les plantes de douze pays et les insectes coléoptères de deux régions en deux groupes à peu près égaux, en mettant d’un côté les espèces appartenant aux genres les plus riches, et de l’autre celles appartenant aux genres les moins riches ; or, il s’est invariablement trouvé que les espèces appartenant aux genres les plus riches offrent plus de variétés que celles appartenant aux autres genres. En outre, les premières présentent un plus grand nombre moyen de variétés que les dernières. Ces résultats restent les mêmes quand on suit un autre mode de classement et quand on exclut des tableaux les plus petits genres, c’est-à-dire les genres qui ne comportent que d’une à quatre espèces. Ces faits ont une haute signification si l’on se place à ce point de vue que les espèces ne sont que des variétés permanentes et bien tranchées ; car, partout où se sont formées plusieurs espèces du même genre, ou, si nous pouvons employer cette expression, partout où les causes de cette formation ont été très actives, nous devons nous attendre à ce que ces causes soient encore en action, d’autant que nous avons toute raison de croire que la formation des espèces doit être très lente. Cela est certainement le cas si l’on considère les variétés comme des espèces naissantes, car mes tableaux démontrent clairement que, en règle générale, partout où plusieurs espèces d’un genre ont été formées, les espèces de ce genre présentent un nombre de variétés, c’est-à-dire d’espèces naissantes, beaucoup au-dessus de la moyenne. Ce n’est pas que tous les genres très riches varient beaucoup actuellement et accroissent ainsi le nombre de leurs espèces, ou que les genres moins riches ne varient pas et n’augmentent pas, ce qui serait fatal à ma théorie ; la géologie nous prouve, en effet, que, dans le cours des temps, les genres pauvres ont souvent beaucoup augmenté et que les genres riches, après avoir atteint un maximum, ont décliné et ont fini par disparaître. Tout ce que nous voulons démontrer, c’est que, partout où beaucoup d’espèces d’un genre se sont formées, beaucoup en moyenne se forment encore, et c’est là certainement ce qu’il est facile de prouver.


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    Re: Origine des espèces

    Message par Erdnaxel le Lun 6 Mar - 14:38

    Beaucoup d’espèces comprises dans les genres les plus riches ressemblent à des variétés en ce qu’elles sont très étroitement, mais inégalement voisines les unes des autres, et en ce qu’elles ont un habitat très limité.

    D’autres rapports entre les espèces des genres riches et les variétés qui en dépendent, méritent notre attention. Nous avons vu qu’il n’y a pas de criterium infaillible qui nous permette de distinguer entre les espèces et les variétés bien tranchées. Quand on ne découvre pas de chaînons intermédiaires entre des formes douteuses, les naturalistes sont forcés de se décider en tenant compte de la différence qui existe entre ces formes douteuses, pour juger, par analogie, si cette différence suffit pour les élever au rang d’espèces. En conséquence, la différence est un criterium très important qui nous permet de classer deux formes comme espèces ou comme variétés. Or, Fries a remarqué pour les plantes, et Westwood pour les insectes, que, dans les genres riches, les différences entre les espèces sont souvent très insignifiantes. J’ai cherché à apprécier numériquement ce fait par la méthode des moyennes ; mes résultats sont imparfaits, mais ils n’en confirment pas moins cette hypothèse. J’ai consulté aussi quelques bons observateurs, et après de mûres réflexions ils ont partagé mon opinion. Sous ce rapport donc, les espèces des genres riches ressemblent aux variétés plus que les espèces des genres pauvres. En d’autres termes, on peut dire que, chez les genres riches où se produisent actuellement un nombre de variétés, ou espèces naissantes, plus grand que la moyenne, beaucoup d’espèces déjà produites ressemblent encore aux variétés, car elles diffèrent moins les unes des autres qu’il n’est ordinaire.
    En outre, les espèces des genres riches offrent entre elles les mêmes rapports que ceux que l’on constate entre les variétés d’une même espèce. Aucun naturaliste n’oserait soutenir que toutes les espèces d’un genre sont également distinctes les unes des autres ; on peut ordinairement les diviser en sous-genres, en sections, ou en groupes inférieurs. Comme Fries l’a si bien fait remarquer, certains petits groupes d’espèces se réunissent ordinairement comme des satellites autour d’autres espèces. Or, que sont les variétés, sinon des groupes d’organismes inégalement apparentés les uns aux autres et réunis autour de certaines formes, c’est-à-dire autour des espèces types ? Il y a, sans doute, une différence importante entre les variétés et les espèces, c’est-à-dire que la somme des différences existant entre les variétés comparées les unes avec les autres, ou avec l’espèce type, est beaucoup moindre que la somme des différences existant entre les espèces du même genre. Mais, quand nous en viendrons à discuter le principe de la divergence des caractères, nous trouverons l’explication de ce fait, et nous verrons aussi comment il se fait que les petites différences entre les variétés tendent à s’accroître et à atteindre graduellement le niveau des différences plus grandes qui caractérisent les espèces.
    Encore un point digne d’attention. Les variétés ont généralement une distribution fort restreinte ; c’est presque une banalité que cette assertion, car si une variété avait une distribution plus grande que celle de l’espèce qu’on lui attribue comme souche, leur dénomination aurait été réciproquement inverse. Mais il y a raison de croire que les espèces très voisines d’autres espèces, et qui sous ce rapport ressemblent à des variétés, offrent souvent aussi une distribution limitée. Ainsi, par exemple, M. H.-C. Watson a bien voulu m’indiquer, dans l’excellent Catalogue des plantes de Londres (4e édition), soixante-trois plantes qu’on y trouve mentionnées comme espèces, mais qu’il considère comme douteuses à cause de leur analogie étroite avec d’autres espèces. Ces soixante-trois espèces s’étendent en moyenne sur 6.9 des provinces ou districts botaniques entre lesquels M. Watson a divisé la Grande-Bretagne. Dans ce même catalogue, on trouve cinquante-trois variétés reconnues s’étendant sur 7.7 de ces provinces, tandis que les espèces auxquelles se rattachent ces variétés s’étendent sur 14.3 provinces. Il résulte de ces chiffres que les variétés, reconnues comme telles, ont à peu près la même distribution restreinte que ces formes très voisines que M. Watson m’a indiquées comme espèces douteuses, mais qui sont universellement considérées par les botanistes anglais comme de bonnes et véritables espèces.

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    Re: Origine des espèces

    Message par Erdnaxel le Lun 6 Mar - 14:39

    Résumé.

    En résumé, on ne peut distinguer les variétés des espèces que : 1° par la découverte de chaînons intermédiaires ; 2° par une certaine somme peu définie de différences qui existent entre les unes et les autres. En effet, si deux formes diffèrent très peu, on les classe ordinairement comme variétés, bien qu’on ne puisse pas directement les relier entre elles ; mais on ne saurait définir la somme des différences nécessaires pour donner à deux formes le rang d’espèces. Chez les genres présentant, dans un pays quelconque, un nombre d’espèces supérieur à la moyenne, les espèces présentent aussi une moyenne de variétés plus considérable. Chez les grands genres, les espèces sont souvent, quoique à un degré inégal, très voisines les unes des autres, et forment des petits groupes autour d’autres espèces. Les espèces très voisines ont ordinairement une distribution restreinte. Sous ces divers rapports, les espèces des grands genres présentent de fortes analogies avec les variétés. Or, il est facile de se rendre compte de ces analogies, si l’on part de ce principe que chaque espèce a existé d’abord comme variété, la variété étant l’origine de l’espèce ; ces analogies, au contraire, restent inexplicables si l’on admet que chaque espèce a été créée séparément.
    Nous avons vu aussi que ce sont les espèces les plus florissantes, c’est-à-dire les espèces dominantes, des plus grands genres de chaque classe qui produisent en moyenne le plus grand nombre de variétés ; or, ces variétés, comme nous le verrons plus tard, tendent à se convertir en espèces nouvelles et distinctes. Ainsi, les genres les plus riches ont une tendance à devenir plus riches encore ; et, dans toute la nature, les formes vivantes, aujourd’hui dominantes, manifestent une tendance à le devenir de plus en plus, parce qu’elles produisent beaucoup de descendants modifiés et dominants. Mais, par une marche graduelle que nous expliquerons plus tard, les plus grands genres tendent aussi à se fractionner en des genres moindres. C’est ainsi que, dans tout l’univers, les formes vivantes se trouvent divisées en groupes subordonnés à d’autres groupes.



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    Re: Origine des espèces

    Message par Erdnaxel le Lun 6 Mar - 14:43

    CHAPITRE III.
    La lutte pour l’existence.

    Avant d’aborder la discussion du sujet de ce chapitre, il est bon d’indiquer en quelques mots quelle est l’influence de lutte pour l’existence sur la sélection naturelle. Nous avons vu, dans le précédent chapitre, qu’il existe une certaine variabilité individuelle chez les êtres organisés à l’état sauvage ; je ne crois pas, d’ailleurs, que ce point ait jamais été contesté. Peu nous importe que l’on donne le nom d’espèces, de sous-espèces ou de variétés à une multitude de formes douteuses ; peu nous importe, par exemple, quel rang on assigne aux deux ou trois cents formes douteuses des plantes britanniques, pourvu que l’on admette l’existence de variétés bien tranchées. Mais le seul fait de l’existence de variabilité individuelles et de quelques variétés bien tranchées, quoique nécessaires comme point de départ pour la formation des espèces, nous aide fort peu à comprendre comment se forment ces espèces à l’état de nature, comment se sont perfectionnées toutes ces admirables adaptations d’une partie de l’organisme dans ses rapports avec une autre partie, ou avec les conditions de la vie, ou bien encore, les rapports d’un être organisé avec un autre. Les rapports du pic et du gui nous offrent un exemple frappant de ces admirables coadaptations. Peut-être les exemples suivants sont-ils un peu moins frappants, mais la coadaptation n’en existe pas moins entre le plus humble parasite et l’animal ou l’oiseau aux poils ou aux plumes desquels il s’attache ; dans la structure du scarabée qui plonge dans l’eau ; dans la graine garnie de plumes que transporte la brise la plus légère ; en un mot, nous pouvons remarquer d’admirables adaptations partout et dans toutes les parties du monde organisé.
    On peut encore se demander comment il se fait que les variétés que j’ai appelées espèces naissantes ont fini par se convertir en espèces vraies et distinctes, lesquelles, dans la plupart des cas, diffèrent évidemment beaucoup plus les unes des autres que les variétés d’une même espèce ; comment se forment ces groupes d’espèces, qui constituent ce qu’on appelle des genres distincts, et qui diffèrent plus les uns des autres que les espèces du même genre ? Tous ces effets, comme nous l’expliquerons de façon plus détaillée dans le chapitre suivant, découlent d’une même cause : la lutte pour l’existence. Grâce à cette lutte, les variations, quelque faibles qu’elles soient et de quelque cause qu’elles proviennent, tendent à préserver les individus d’une espèce et se transmettent ordinairement à leur descendance, pourvu qu’elles soient utiles à ces individus dans leurs rapports infiniment complexes avec les autres êtres organisés et avec les conditions physiques de la vie. Les descendants auront, eux aussi, en vertu de ce fait, une plus grande chance de persister ; car, sur les individus d’une espèce quelconque nés périodiquement, un bien petit nombre peut survivre. J’ai donné à ce principe, en vertu duquel une variation si insignifiante qu’elle soit se conserve et se perpétue, si elle est utile, le nom de sélection naturelle, pour indiquer les rapports de cette sélection avec celle que l’homme peut accomplir. Mais l’expression qu’emploie souvent M. Herbert Spencer : « la persistance du plus apte », est plus exacte et quelquefois tout aussi commode. Nous avons vu que, grâce à la sélection, l’homme peut certainement obtenir de grands résultats et adapter les êtres organisés à ses besoins, en accumulant les variations légères, mais utiles, qui lui sont fournies par la nature. Mais la sélection naturelle, comme nous le verrons plus tard, est une puissance toujours prête à l’action ; puissance aussi supérieure aux faibles efforts de l’homme que les ouvrages de la nature sont supérieurs à ceux de l’art. Discutons actuellement, un peu plus en détail, la lutte pour l’existence. Je traiterai ce sujet avec les développements qu’il comporte dans un futur ouvrage. De Candolle l’aîné et Lyell ont démontré, avec leur largeur de vues habituelle, que tous les êtres organisés ont à soutenir une terrible concurrence. Personne n’a traité ce sujet, relativement aux plantes, avec plus d’élévation et de talent que M. W. Herbert, doyen de Manchester ; sa profonde connaissance de la botanique le mettait d’ailleurs à même de le faire avec autorité. Rien de plus facile que d’admettre la vérité de ce principe : la lutte universelle pour l’existence ; rien de plus difficile — je parle par expérience — que d’avoir toujours ce principe présent à l’esprit ; or, à moins qu’il n’en soit ainsi, ou bien on verra mal toute l’économie de la nature, ou on se méprendra sur le sens qu’il convient d’attribuer à tous les faits relatifs à la distribution, à la rareté, à l’abondance, à l’extinction et aux variations des êtres organisés. Nous contemplons la nature brillante de beauté et de bonheur, et nous remarquons souvent une surabondance d’alimentation ; mais nous ne voyons pas, ou nous oublions, que les oiseaux, qui chantent perchés nonchalamment sur une branche, se nourrissent principalement d’insectes ou de graines, et que, ce faisant, ils détruisent continuellement des êtres vivants ; nous oublions que des oiseaux carnassiers ou des bêtes de proie sont aux aguets pour détruire des quantités considérables de ces charmants chanteurs, et pour dévorer leurs œufs ou leurs petits ; nous ne nous rappelons pas toujours que, s’il y a en certains moments surabondance d’alimentation, il n’en est pas de même pendant toutes les saisons de chaque année.


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    Re: Origine des espèces

    Message par Erdnaxel le Lun 6 Mar - 14:44

    L’expression : lutte pour l’existence, employée dans le sens figuré.

    Je dois faire remarquer que j’emploie le terme de lutte pour l’existence dans le sens général et métaphorique, ce qui implique les relations mutuelles de dépendance des êtres organisés, et, ce qui est plus important, non seulement la vie de l’individu, mais son aptitude ou sa réussite à laisser des descendants. On peut certainement affirmer que deux animaux carnivores, en temps de famine, luttent l’un contre l’autre à qui se procurera les aliments nécessaires à son existence. Mais on arrivera à dire qu’une plante, au bord du désert, lutte pour l’existence contre la sécheresse, alors qu’il serait plus exact de dire que son existence dépend de l’humidité. On pourra dire plus exactement qu’une plante, qui produit annuellement un million de graines, sur lesquelles une seule, en moyenne, parvient à se développer et à mûrir à son tour, lutte avec les plantes de la même espèce, ou d’espèces différentes, qui recouvrent déjà le sol. Le gui dépend du pommier et de quelques autres arbres ; or, c’est seulement au figuré que l’on pourra dire qu’il lutte contre ces arbres, car si des parasites en trop grand nombre s’établissent sur le même arbre, ce dernier languit et meurt ; mais on peut dire que plusieurs guis, poussant ensemble sur la même branche et produisant des graines, luttent l’un avec l’autre. Comme ce sont les oiseaux qui disséminent les graines du gui, son existence dépend d’eux, et l’on pourra dire au figuré que le gui lutte avec d’autres plantes portant des fruits, car il importe à chaque plante d’amener les oiseaux à manger les fruits qu’elle produit, pour en disséminer la graine. J’emploie donc, pour plus de commodité, le terme général lutte pour l’existence, dans ces différents sens qui se confondent les uns avec les autres.
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    Re: Origine des espèces

    Message par Erdnaxel le Lun 6 Mar - 14:47

    Progression géométrique de l’augmentation des individus.

    La lutte pour l’existence résulte inévitablement de la rapidité avec laquelle tous les êtres organisés tendent à se multiplier. Tout individu qui, pendant le terme naturel de sa vie, produit plusieurs œufs ou plusieurs graines, doit être détruit à quelque période de son existence, ou pendant une saison quelconque, car, autrement le principe de l’augmentation géométrique étant donné, le nombre de ses descendants deviendrait si considérable, qu’aucun pays ne pourrait les nourrir. Aussi, comme il naît plus d’individus qu’il n’en peut vivre, il doit y avoir, dans chaque cas, lutte pour l’existence, soit avec un autre individu de la même espèce, soit avec des individus d’espèces différentes, soit avec les conditions physiques de la vie. C’est la doctrine de Malthus appliquée avec une intensité beaucoup plus considérable à tout le règne animal et à tout le règne végétal, car il n’y a là ni production artificielle d’alimentation, ni restriction apportée au mariage par la prudence. Bien que quelques espèces se multiplient aujourd’hui plus ou moins rapidement, il ne peut en être de même pour toutes, car le monde ne pourrait plus les contenir.
    Il n’y a aucune exception à la règle que tout être organisé se multiplie naturellement avec tant de rapidité que, s’il n’est détruit, la terre serait bientôt couverte par la descendance d’un seul couple. L’homme même, qui se reproduit si lentement, voit son nombre doublé tous les vingt-cinq ans, et, à ce taux, en moins de mille ans, il n’y aurait littéralement plus de place sur le globe pour se tenir debout. Linné a calculé que, si une plante annuelle produit seulement deux graines — et il n’y a pas de plante qui soit si peu productive — et que l’année suivante les deux jeunes plants produisent à leur tour chacun deux graines, et ainsi de suite, on arrivera en vingt ans à un million de plants. De tous les animaux connus, l’éléphant, pense-t-on, est celui qui se reproduit le plus lentement. J’ai fait quelques calculs pour estimer quel serait probablement le taux minimum de son augmentation en nombre. On peut, sans crainte de se tromper, admettre qu’il commence à se reproduire à l’âge de trente ans, et qu’il continue jusqu’à quatre-vingt-dix ; dans l’intervalle, il produit six petits, et vit lui-même jusqu’à l’âge de cent ans. Or, en admettant ces chiffres, dans sept cent quarante ou sept cent cinquante ans, il y aurait dix-neuf millions d’éléphants vivants, tous descendants du premier couple.
    Mais, nous avons mieux, sur ce sujet, que des calculs théoriques, nous avons des preuves directes, c’est-à-dire les nombreux cas observés de la rapidité étonnante avec laquelle se multiplient certains animaux à l’état sauvage, quand les circonstances leur sont favorables pendant deux ou trois saisons. Nos animaux domestiques, redevenus sauvages dans plusieurs parties du monde, nous offrent une preuve plus frappante encore de ce fait. Si l’on n’avait des données authentiques sur l’augmentation des bestiaux et des chevaux — qui cependant se reproduisent si lentement — dans l’Amérique méridionale et plus récemment en Australie, on ne voudrait certes pas croire aux chiffres que l’on indique. Il en est de même des plantes ; on pourrait citer bien des exemples de plantes importées devenues communes dans une île en moins de dix ans. Plusieurs plantes, telles que le cardon et le grand chardon, qui sont aujourd’hui les plus communes dans les grandes plaines de la Plata, et qui recouvrent des espaces de plusieurs lieues carrées, à l’exclusion de toute autre plante, ont été importées d’Europe. Le docteur Falconer m’apprend qu’il y a aux Indes des plantes communes aujourd’hui, du cap Comorin jusqu’à l’Himalaya, qui ont été importées d’Amérique, nécessairement depuis la découverte de cette dernière partie du monde. Dans ces cas, et dans tant d’autres que l’on pourrait citer, personne ne suppose que la fécondité des animaux et des plantes se soit tout à coup accrue de façon sensible. Les conditions de la vie sont très favorables, et, en conséquence, les parents vivent plus longtemps, et tous, ou presque tous les jeunes se développent ; telle est évidemment l’explication de ces faits. La progression géométrique de leur augmentation, progression dont les résultats ne manquent jamais de surprendre, explique simplement cette augmentation si rapide, si extraordinaire, et leur distribution considérable dans leur nouvelle patrie.
    A l’état sauvage, presque toutes les plantes arrivées à l’état de maturité produisent annuellement des graines, et, chez les animaux, il y en a fort peu qui ne s’accouplent pas. Nous pouvons donc affirmer, sans crainte de nous tromper, que toutes les plantes et tous les animaux tendent à se multiplier selon une progression géométrique ; or, cette tendance doit être enrayée par la destruction des individus à certaines périodes de leur vie, car, autrement ils envahiraient tous les pays et ne pourraient plus subsister. Notre familiarité avec les grands animaux domestiques tend, je crois, à nous donner des idées fausses ; nous ne voyons pour eux aucun cas de destruction générale, mais nous ne nous rappelons pas assez qu’on en abat, chaque année, des milliers pour notre alimentation, et qu’à l’état sauvage une cause autre doit certainement produire les mêmes effets.
    La seule différence qu’il y ait entre les organismes qui produisent annuellement un très grand nombre d’œufs ou de graines et ceux qui en produisent fort peu, est qu’il faudrait plus d’années à ces derniers pour peupler une région placée dans des conditions favorables, si immense que soit d’ailleurs cette région. Le condor pond deux œufs et l’autruche une vingtaine, et cependant, dans un même pays, le condor peut être l’oiseau le plus nombreux des deux. Le pétrel Fulmar ne pond qu’un œuf, et cependant on considère cette espèce d’oiseau comme la plus nombreuse qu’il y ait au monde. Telle mouche dépose des centaines d’œufs ; telle autre, comme l’hippobosque, n’en dépose qu’un seul ; mais cette différence ne détermine pas combien d’individus des deux espèces peuvent se trouver dans une même région. Une grande fécondité a quelque importance pour les espèces dont l’existence dépend d’une quantité d’alimentation essentiellement variable, car elle leur permet de s’accroître rapidement en nombre à un moment donné. Mais l’importance réelle du grand nombre des œufs ou des graines est de compenser une destruction considérable à une certaine période de la vie ; or, cette période de destruction, dans la grande majorité des cas, se présente de bonne heure. Si l’animal a le pouvoir de protéger d’une façon quelconque ses œufs ou ses jeunes, une reproduction peu considérable suffit pour maintenir à son maximum le nombre des individus de l’espèce ; si, au contraire, les œufs et les jeunes sont exposés à une facile destruction, la reproduction doit être considérable pour que l’espèce ne s’éteigne pas. Il suffirait, pour maintenir au même nombre les individus d’une espèce d’arbre, vivant en moyenne un millier d’années, qu’une seule graine fût produite une fois tous les mille ans, mais à la condition expresse que cette graine ne soit jamais détruite et qu’elle soit placée dans un endroit où il est certain qu’elle se développera. Ainsi donc, et dans tous les cas, la quantité des graines ou des œufs produits n’a qu’une influence indirecte sur le nombre moyen des individus d’une espèce animale ou végétale.
    Il faut donc, lorsque l’on contemple la nature, se bien pénétrer des observations que nous venons de faire ; il ne faut jamais oublier que chaque être organisé s’efforce toujours de multiplier ; que chacun d’eux soutient une lutte pendant une certaine période de son existence ; que les jeunes et les vieux sont inévitablement exposés à une destruction incessante, soit durant chaque génération, soit à de certains intervalles. Qu’un de ces freins vienne à se relâcher, que la destruction s’arrête si peu que ce soit, et le nombre des individus d’une espèce s’élève rapidement à un chiffe prodigieux.

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    Re: Origine des espèces

    Message par Erdnaxel le Mar 30 Mai - 14:24

    De la nature des obstacles à la multiplication.

    Les causes qui font obstacle à la tendance naturelle à la multiplication de chaque espèce sont très obscures. Considérons une espèce très vigoureuse ; plus grand est le nombre des individus dont elle se compose, plus ce nombre tend à augmenter. Nous ne pourrions pas même, dans un cas donné, déterminer exactement quels sont les freins qui agissent. Cela n’a rien qui puisse surprendre, quand on réfléchit que notre ignorance sur ce point est absolue, relativement même à l’espèce humaine, quoique l’homme soit bien mieux connu que tout autre animal. Plusieurs auteurs ont discuté ce sujet avec beaucoup de talent ; j’espère moi-même l’étudier longuement dans un futur ouvrage, particulièrement. à l’égard des animaux retournés à l’état sauvage dans l’Amérique méridionale. Je me bornerai ici à quelques remarques, pour rappeler certains points principaux à l’esprit du lecteur. Les œufs ou les animaux très jeunes semblent ordinairement souffrir le plus, mais il n’en est pas toujours ainsi ; chez les plantes, il se fait une énorme destruction de graines ; mais, d’après mes observations, il semble que ce sont les semis qui souffrent le plus, parce qu’ils germent dans un terrain déjà encombré par d’autres plantes. Différents ennemis détruisent aussi une grande quantité de plants ; j’ai observé, par exemple, quelques jeunes plants de nos herbes indigènes, semés dans une plate-bande ayant 3 pieds de longueur sur 2 de largeur, bien labourée et bien débarrassée de plantes étrangères, et où, par conséquent, ils ne pouvaient pas souffrir du voisinage de ces plantes : sur trois cent cinquante-sept plants, deux cent quatre-vingt-quinze ont été détruits, principalement par les limaces et par les insectes. Si on laisse pousser du gazon qu’on a fauché pendant très longtemps, ou, ce qui revient au même, que des quadrupèdes ont l’habitude de brouter, les plantes les plus vigoureuses tuent graduellement celles qui le sont le moins, quoique ces dernières aient atteint leur pleine maturité ; ainsi, dans une petite pelouse de gazon, ayant 3 pieds sur 7, sur vingt espèces qui y poussaient, neuf ont péri, parce qu’on a laissé croître librement les autres espèces.
    La quantité de nourriture détermine, cela va sans dire, la limite extrême de la multiplication de chaque espèce ; mais, le plus ordinairement, ce qui détermine le nombre moyen des individus d’une espèce, ce n’est pas la difficulté d’obtenir des aliments, mais la facilité avec laquelle ces individus deviennent la proie d’autres animaux. Ainsi, il semble hors de doute que la quantité de perdrix, de grouses et de lièvres qui peut exister dans un grand parc ; dépend principalement du soin avec lequel on détruit leurs ennemis. Si l’on ne tuait pas une seule tête de gibier en Angleterre pendant vingt ans, mais qu’en même temps on ne détruisît aucun de leurs ennemis, il y aurait alors probablement moins de gibier qu’il n’y en a aujourd’hui, bien qu’on en tue des centaines de mille chaque année. Il est vrai que, dans quelques cas particuliers, l’éléphant, par exemple, les bêtes de proie n’attaquent pas l’animal ; dans l’Inde, le tigre lui-même se hasarde très rarement à attaquer un jeune éléphant défendu par sa mère.
    Le climat joue un rôle important quant à la détermination du nombre moyen d’une espèce, et le retour périodique des froids ou des sécheresses extrêmes semble être le plus efficace de tous les freins. J’ai calculé, en me basant sur le peu de nids construits au printemps, que l’hiver de 1854-1855 a détruit les quatre cinquièmes des oiseaux de ma propriété ; c’est là une destruction terrible, quand on se rappelle que 10 pour 100 constituent, pour l’homme, une mortalité extraordinaire en cas d’épidémie. Au premier abord, il semble que l’action du climat soit absolument indépendante de la lutte pour l’existence ; mais il faut se rappeler que les variations climatériques agissent directement sur la quantité de nourriture, et amènent ainsi la lutte la plus vive entre les individus, soit de la même espèce, soit d’espèces distinctes, qui se nourrissent du même genre d’aliment. Quand le climat agit directement, le froid extrême, par exemple, ce sont les individus les moins vigoureux, ou ceux qui ont à leur disposition le moins de nourriture pendant l’hiver, qui souffrent le plus. Quand nous allons du sud au nord, ou que nous passons d’une région humide à une région desséchée, nous remarquons toujours que certaines espèces deviennent de plus en plus rares, et finissent par disparaître ; le changement de climat frappant nos sens, nous sommes tout disposés à attribuer cette disparition à son action directe. Or, cela n’est point exact ; nous oublions que chaque espèce, dans les endroits mêmes où elle est le plus abondante, éprouve constamment de grandes pertes à certains moments de son existence, pertes que lui infligent des ennemis ou des concurrents pour le même habitat et pour la même nourriture ; or, si ces ennemis ou ces concurrents sont favorisés si peu que ce soit par une légère variation du climat, leur nombre s’accroît considérablement, et, comme chaque district contient déjà autant d’habitants qu’il peut en nourrir, les autres espèces doivent diminuer. Quand nous nous dirigeons vers le sud et que nous voyons une espèce diminuer en nombre, nous pouvons être certains que cette diminution tient autant à ce qu’une autre espèce a été favorisée qu’à ce que la première a éprouvé un préjudice. Il en est de même, mais à un degré moindre, quand nous remontons vers le nord, car le nombre des espèces de toutes sortes, et, par conséquent, des concurrents, diminue dans les pays septentrionaux. Aussi rencontrons-nous beaucoup plus souvent, en nous dirigeant vers le nord, ou en faisant l’ascension d’une montagne, que nous ne le faisons en suivant une direction opposée, des formes rabougries, dues directement à l’action nuisible du climat. Quand nous atteignons les régions arctiques, ou les sommets couverts de neiges éternelles, ou les déserts absolus, la lutte pour l’existence n’existe plus qu’avec les éléments.
    Le nombre prodigieux des plantes qui, dans nos jardins, supportent parfaitement notre climat, mais qui ne s’acclimatent jamais, parce qu’elles ne peuvent soutenir la concurrence avec nos plantes indigènes, ou résister à nos animaux indigènes, prouve clairement que le climat agit principalement de façon indirecte, en favorisant d’autres espèces.
    Quand une espèce, grâce à des circonstances favorables, se multiplie démesurément dans une petite région, des épidémies se déclarent souvent chez elle. Au moins, cela semble se présenter chez notre gibier ; nous pouvons observer là un frein indépendant de la lutte pour l’existence. Mais quelques-unes de ces prétendues épidémies semblent provenir de la présence de vers parasites qui, pour une cause quelconque, peut-être à cause d’une diffusion plus facile au milieu d’animaux trop nombreux, ont pris un développement plus considérable ; nous assistons en conséquence à une sorte de lutte entre le parasite et sa proie.
    D’autre part, dans bien des cas, il faut qu’une même espèce comporte un grand nombre d’individus relativement au nombre de ses ennemis, pour pouvoir se perpétuer. Ainsi, nous cultivons facilement beaucoup de froment, de colza, etc., dans nos champs, parce que les graines sont en excès considérable comparativement au nombre des oiseaux qui viennent les manger. Or, les oiseaux, bien qu’ayant une surabondance de nourriture pendant ce moment de la saison, ne peuvent augmenter proportionnellement à cette abondance de graines, parce que l’hiver a mis un frein à leur développement ; mais on sait combien il est difficile de récolter quelques pieds de froment ou d’autres plantes analogues dans un jardin ; quant à moi, cela m’a toujours été impossible. Cette condition de la nécessité d’un nombre considérable d’individus pour la conservation d’une espèce explique, je crois, certains faits singuliers que nous offre la nature, celui, par exemple, de plantes fort rares qui sont parfois très abondantes dans les quelques endroits où elles existent ; et celui de plantes véritablement sociables, c’est-à-dire qui se groupent en grand nombre aux extrêmes limites de leur habitat. Nous pouvons croire, en effet, dans de semblables cas, qu’une plante ne peut exister qu’à l’endroit seul où les conditions de la vie sont assez favorables pour que beaucoup puissent exister simultanément et sauver ainsi l’espèce d’une complète destruction. Je dois ajouter que les bons effets des croisements et les déplorables effets des unions consanguines jouent aussi leur rôle dans la plupart de ces cas. Mais je n’ai pas ici à m’étendre davantage sur ce sujet.
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    Re: Origine des espèces

    Message par Erdnaxel le Ven 2 Juin - 0:33

    Rapports complexes qu’ont entre eux les animaux et les plantes dans la lutte pour l’existence.

    Plusieurs cas bien constatés prouvent combien sont complexes et inattendus les rapports réciproques des êtres organisés qui ont à lutter ensemble dans un même pays. Je me contenterai de citer ici un seul exemple, lequel, bien que fort simple, m’a beaucoup intéressé. Un de mes parents possède, dans le Staffordshire, une propriété où j’ai eu occasion de faire de nombreuses recherches ; tout à côté d’une grande lande très stérile, qui n’a jamais été cultivée, se trouve un terrain de plusieurs centaines d’acres, ayant exactement la même nature, mais qui a été enclos il y a vingt-cinq ans et planté de pins d’Ecosse. Ces plantations ont amené, dans la végétation de la partie enclose de la lande, des changements si remarquables, que l’on croirait passer d’une région à une autre ; non seulement le nombre proportionnel des bruyères ordinaires a complètement changé, mais douze espèces de plantes (sans compter des herbes et des carex) qui n’existent pas dans la lande, prospèrent dans la partie plantée. L’effet produit sur les insectes a été encore plus grand, car on trouve à chaque pas, dans les plantations, six espèces d’oiseaux insectivores qu’on ne voit jamais dans la lande, laquelle n’est fréquentée que par deux ou trois espèces distinctes d’oiseaux insectivores. Ceci nous prouve quel immense changement produit l’introduction d’une seule espèce d’arbres, car on n’a fait aucune culture sur cette terre ; on s’est contenté de l’enclore, de façon à ce que le bétail ne puisse entrer. Il est vrai qu’une clôture est aussi un élément fort important dont j’ai pu observer les effets auprès de Farnham, dans le comté de Surrey. Là se trouvent d’immenses landes, plantées çà et là, sur le sommet des collines, de quelques groupes de vieux pins d’Ecosse ; pendant ces dix dernières années, on a enclos quelques-unes de ces landes, et aujourd’hui il pousse de toutes parts une quantité de jeunes pins, venus naturellement, et si rapprochés les uns des autres, que tous ne peuvent pas vivre. Quand j’ai appris que ces jeunes arbres n’avaient été ni semés ni plantés, j’ai été tellement surpris, que je me rendis à plusieurs endroits d’où je pouvais embrasser du regard des centaines d’hectares de landes qui n’avaient pas été enclos ; or, il m’a été impossible de rien découvrir, sauf les vieux arbres. En examinant avec plus de soin l’état de la lande, j’ai découvert une multitude de petits plants qui avaient été rongés par les bestiaux. Dans l’espace d’un seul mètre carré, à une distance de quelques centaines de mètres de l’un des vieux arbres, j’ai compté trente-deux jeunes plants : l’un d’eux avait vingt-six anneaux ; il avait donc essayé, pendant bien des années, d’élever sa tête au-dessus des tiges de la bruyère et n’y avait pas réussi. Rien d’étonnant donc à ce que le sol se couvrît de jeunes pins vigoureux dès que les clôtures ont été établies. Et, cependant, ces landes sont si stériles et si étendues, que personne n’aurait pu s’imaginer que les bestiaux aient pu y trouver des aliments. Nous voyons ici que l’existence du pin d’Ecosse dépend absolument de la présence ou de l’absence des bestiaux ; dans quelques parties du monde, l’existence du bétail dépend de certains insectes. Le Paraguay offre peut-être l’exemple le plus frappant de ce fait : dans ce pays, ni les bestiaux, ni les chevaux, ni les chiens ne sont retournés à l’état sauvage, bien que le contraire se soit produit sur une grande échelle dans les régions situées au nord et au sud. Azara et Rengger ont démontré qu’il faut attribuer ce fait à l’existence au Paraguay d’une certaine mouche qui dépose ses œufs dans les naseaux de ces animaux immédiatement après leur naissance. La multiplication de ces mouches, quelque nombreuses qu’elles soient d’ailleurs, doit être ordinairement entravée par quelque frein, probablement par le développement d’autres insectes parasites. Or donc, si certains oiseaux insectivores diminuaient au Paraguay, les insectes parasites augmenteraient probablement en nombre, ce qui amènerait la disparition des mouches, et alors bestiaux et chevaux retourneraient à l’état sauvage, ce qui aurait pour résultat certain de modifier considérablement la végétation, comme j’ai pu l’observer moi-même dans plusieurs parties de l’Amérique méridionale. La végétation à son tour aurait une grande influence sur les insectes, et l’augmentation de ceux-ci provoquerait, comme nous venons de le voir par l’exemple du Staffordshire, le développement d’oiseaux insectivores, et ainsi de suite, en cercles toujours de plus en plus complexes. Ce n’est pas que, dans la nature, les rapports soient toujours aussi simples que cela. La lutte dans la lutte doit toujours se reproduire avec des succès différents ; cependant, dans le cours des siècles, les forces se balancent si exactement, que la face de la nature reste uniforme pendant d’immenses périodes, bien qu’assurément la cause la plus insignifiante suffise pour assurer la victoire à tel ou tel être organisé. Néanmoins, notre ignorance est si profonde et notre vanité si grande, que nous nous étonnons quand nous apprenons l’extinction d’un être organisé ; comme nous ne comprenons pas la cause de cette extinction, nous ne savons qu’invoquer des cataclysmes, qui viennent désoler le monde, et inventer des lois sur la durée des formes vivantes !
    Encore un autre exemple pour bien faire comprendre quels rapports complexes relient entre eux des plantes et des animaux fort éloignés les uns des autres dans l’échelle de la nature. J’aurai plus tard l’occasion de démontrer que les insectes, dans mon jardin, ne visitent jamais la Lobelia fulgens, plante exotique, et qu’en conséquence, en raison de sa conformation particulière, cette plante ne produit jamais de graines. Il faut absolument, pour les féconder, que les insectes visitent presque toutes nos orchidées, car ce sont eux qui transportent le pollen d’une fleur à une autre. Après de nombreuses expériences, j’ai reconnu que le bourdon est presque indispensable pour la fécondation de la pensée (Viola tricolor), parce que les autres insectes du genre abeille ne visitent pas cette fleur. J’ai reconnu également que les visites des abeilles sont nécessaires pour la fécondation de quelques espèces de trèfle : vingt pieds de trèfle de Hollande (Trifolium repens), par exemple, ont produit deux mille deux cent quatre-vingt-dix graines, alors que vingt autres pieds, dont les abeilles ne pouvaient pas approcher, n’en ont pas produit une seule. Le bourdon seul visite le trèfle rouge, parce que les autres abeilles ne peuvent pas en atteindre le nectar. On affirme que les phalènes peuvent féconder cette plante ; mais j’en doute fort, parce que le poids de leur corps n’est pas suffisant pour déprimer les pétales alaires. Nous pouvons donc considérer comme très probable que, si le genre bourdon venait à disparaître, ou devenait très rare en Angleterre, la pensée et le trèfle rouge deviendraient aussi très rares ou disparaîtraient complètement. Le nombre des bourdons, dans un district quelconque, dépend, dans une grande mesure, du nombre des mulots qui détruisent leurs nids et leurs rayons de miel ; or, le colonel Newman, qui a longtemps étudié les habitudes du bourdon, croit que

    « plus des deux tiers de ces insectes sont ainsi détruits chaque année en Angleterre ».  

    D’autre part, chacun sait que le nombre des mulots dépend essentiellement de celui des chats, et le colonel Newman ajoute :

    « J’ai remarqué que les nids de bourdon sont plus abondants près des villages et des petites villes, ce que j’attribue au plus grand nombre de chats qui détruisent les mulots. »

    Il est donc parfaitement possible que la présence d’un animal félin dans une localité puisse déterminer, dans cette même localité, l’abondance de certaines plantes en raison de l’intervention des souris et des abeilles ! Différents freins, dont l’action se fait sentir à diverses époques de la vie et pendant certaines saisons de l’année, affectent donc l'existence de chaque espèce. Les uns sont très efficaces, les autres le sont moins, mais l’effet de tous est de déterminer la quantité moyenne des individus d’une espèce ou l’existence même de chacune d’elles. On pourrait démontrer que, dans quelques cas, des freins absolument différents agissent sur la même espèce dans certains districts. Quand on considère les plantes et les arbustes qui constituent un fourré, on est tenté d’attribuer leur nombre proportionnel à ce qu’on appelle le hasard. Mais c’est là une erreur profonde. Chacun sait que, quand on abat une forêt américaine, une végétation toute différente surgit ; on a observé que d’anciennes ruines indiennes, dans le sud des Etats-Unis, ruines qui devaient être jadis isolées des arbres, présentent aujourd’hui la même diversité, la même proportion d’essences que les forêts vierges environnantes. Or, quel combat doit s’être livré pendant de longs siècles entre les différentes espèces d’arbres dont chacune répandait annuellement ses graines par milliers ! Quelle guerre incessante d’insecte à insecte, quelle lutte entre les insectes, les limaces et d’autres animaux analogues, avec les oiseaux et les bêtes de proie, tous s’efforçant de multiplier, se mangeant les uns les autres, ou se nourrissant de la substance des arbres, de leurs graines et de leurs jeunes pousses ; ou des autres plantes qui ont d’abord couvert le sol et qui empêchaient, par conséquent, la croissance des arbres ! Que l’on jette en l’air une poignée de plumes, elles retomberont toutes sur le sol en vertu de certaines lois définies ; mais combien le problème de leur chute est simple quand on le compare à celui des actions et des réactions des plantes et des animaux innombrables qui, pendant le cours des siècles, ont déterminé les quantités proportionnelles des espèces d’arbres qui croissent aujourd’hui sur les ruines indiennes !
    La dépendance d’un être organisé vis-à-vis d’un autre, telle que celle du parasite dans ses rapports avec sa proie, se manifeste d’ordinaire entre des êtres très éloignés les uns des autres dans l’échelle de la nature. Tel, quelquefois, est aussi le cas pour certains animaux que l’on peut considérer comme luttant l’un avec l’autre pour l’existence ; et cela dans le sens le plus strict du mot, les sauterelles, par exemple, et les quadrupèdes herbivores. Mais la lutte est presque toujours beaucoup plus acharnée entre les individus appartenant à la même espèce ; en effet, ils fréquentent les mêmes districts, recherchent la même nourriture, et sont exposés aux mêmes dangers. La lutte est presque aussi acharnée quand il s’agit de variétés de la même espèce, et la plupart  du temps elle est courte ; si, par exemple, on sème ensemble plusieurs variétés de froment, et que l’on sème, l’année suivante, la graine mélangée provenant de la première récolte, les variétés qui conviennent le mieux au sol et au climat, et qui naturellement se trouvent être les plus fécondes, l’emportent sur les autres, produisent plus de graines, et, en conséquence, au bout de quelques années, supplantent toutes les autres variétés. Cela est si vrai, que, pour conserver un mélange de variétés aussi voisines que le sont celles des pois de senteur, il faut chaque année recueillir séparément les graines de chaque variété et avoir soin de les mélanger dans la proportion voulue, autrement les variétés les plus faibles diminuent peu à peu et finissent par disparaître. Il en est de même pour les variétés de moutons ; on affirme que certaines variétés de montagne affament à tel point les autres, qu’on ne peut les laisser ensemble dans les mêmes pâturages. Le même résultat s’est produit quand on a voulu conserver ensemble différentes variétés de sangsues médicinales. Il est même douteux que toutes les variétés de nos plantes cultivées et de nos animaux domestiques aient si exactement la même force, les mêmes habitudes et la même constitution que les proportions premières d’une masse mélangée (je ne parle pas, bien entendu, des croisements) puissent se maintenir pendant une demi-douzaine de générations, si, comme dans les races à l’état sauvage, on laisse la lutte s’engager entre elles, et si l’on n’a pas soin de conserver annuellement une proportion exacte entre les graines ou les petits.
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    Re: Origine des espèces

    Message par Erdnaxel le Ven 2 Juin - 1:14

    La lutte pour l’existence est plus acharnée quand elle a lieu entre des individus et des variétés appartenant à la même espèce.

    Les espèces appartenant au même genre ont presque toujours, bien qu’il y ait beaucoup d’exceptions à cette règle, des habitudes et une constitution presque semblables ; la lutte entre ces espèces est donc beaucoup plus acharnée, si elles se trouvent placées en concurrence les unes avec les autres, que si cette lutte s’engage entre des espèces appartenant à des genres distincts. L’extension récente qu’a prise, dans certaines parties des Etats-Unis, une espèce d’hirondelle qui a causé l’extinction d’une autre espèce, nous offre un exemple de ce fait. Le développement de la draine a amené, dans certaines parties de l’Ecosse, la rareté croissante de la grive commune. Combien de fois n’avons-nous pas entendu dire qu’une espèce de rats a chassé une autre espèce devant elle, sous les climats les plus divers ! En Russie, la petite blatte d’Asie a chassé devant elle sa grande congénère. En Australie, l’abeille que nous avons importée extermine rapidement la petite abeille indigène, dépourvue d’aiguillon. Une espèce de moutarde en supplante une autre, et ainsi de suite. Nous pouvons concevoir à peu près comment il se fait que la concurrence soit plus vive entre les formes alliées, qui remplissent presque la même place dans l’économie de la nature ; mais il est très probable que, dans aucun cas, nous ne pourrions indiquer les raisons exactes de la victoire remportée par une espèce sur une autre dans la grande bataille de la vie. Les remarques que je viens de faire conduisent à un corollaire de la plus haute importance, c’est-à-dire que la conformation de chaque être organisé est en rapport, dans les points les plus essentiels et quelquefois cependant les plus cachés, avec celle de tous les êtres organisés avec lesquels il se trouve en concurrence pour son alimentation et pour sa résidence, et avec celle de tous ceux qui lui servent de proie ou contre lesquels il a à se défendre. La conformation des dents et des griffes du tigre, celle des pattes et des crochets du parasite qui s’attache aux poils du tigre, offrent une confirmation évidente de cette loi. Mais les admirables graines emplumées de la chicorée sauvage et les pattes aplaties et frangées des coléoptères aquatiques ne semblent tout d’abord en rapport qu’avec l’air et avec l’eau. Cependant, l’avantage présenté par les graines emplumées se trouve, sans aucun doute, en rapport direct avec le sol déjà garni d’autres plantes, de façon à ce que les graines puissent se distribuer dans un grand espace et tomber sur un terrain qui n’est pas encore occupé. Chez le coléoptère aquatique, la structure des jambes, si admirablement adaptée pour qu’il puisse plonger, lui permet de lutter avec d’autres insectes aquatiques pour chercher sa proie, ou pour échapper aux attaques d’autres animaux.La substance nutritive déposée dans les graines de bien des plantes semble, à première vue, ne présenter aucune espèce de rapports avec d’autres plantes. Mais la croissance vigoureuse des jeunes plants provenant de ces graines, les pois et les haricots par exemple, quand on les sème au milieu d’autres graminées, paraît indiquer que le principal avantage de cette substance est de favoriser la croissance des semis, dans la lutte qu’ils ont à soutenir contre les autres plantes qui poussent autour d’eux. Pourquoi chaque forme végétale ne se multiplie-t-elle pas dans toute l’étendue de sa région naturelle jusqu’à doubler ou quadrupler le nombre de ses représentants ? Nous savons parfaitement qu’elle peut supporter un peu plus de chaleur ou de froid, un peu plus d’humidité ou de sécheresse, car nous savons qu’elle habite des régions plus chaudes ou plus froides, plus humides ou plus sèches. Cet exemple nous démontre que, si nous désirons donner à une plante le moyen d’accroître le nombre de ses représentants, il faut la mettre en état de vaincre ses concurrents et de déjouer les attaques des animaux qui s’en nourrissent. Sur les limites de son habitat géographique, un changement de constitution en rapport avec le climat lui serait d’un avantage certain ; mais nous avons toute raison de croire que quelques plantes ou quelques animaux seulement s’étendent assez loin pour être exclusivement détruits par la rigueur du climat. C’est seulement aux confins extrêmes de la vie, dans les régions arctiques ou sur les limites d’un désert absolu, que cesse la concurrence. Que la terre soit très froide ou très sèche, il n’y en aura pas moins concurrence entre quelques espèces ou entre les individus de la même espèce, pour occuper les endroits les plus chauds ou les plus humides.Il en résulte que les conditions d’existence d’une plante ou d’un animal placé dans un pays nouveau, au milieu de nouveaux compétiteurs, doivent se modifier de façon essentielle, bien que le climat soit parfaitement identique à celui de son ancien habitat. Si on souhaite que le nombre de ses représentants s’accroisse dans sa nouvelle patrie, il faut modifier l’animal ou la plante tout autrement qu’on ne l’aurait fait dans son ancienne patrie, car il faut lui procurer certains avantages sur un ensemble de concurrents ou d’ennemis tout différents. Rien de plus facile que d’essayer ainsi, en imagination, de procurer à une espèce certains avantages sur une autre ; mais, dans la pratique, il est plus que probable que nous ne saurions pas ce qu’il y a à faire. Cela seul devrait suffire à nous convaincre de notre ignorance sur les rapports mutuels qui existent entre tous les êtres organisés ; c’est là une vérité qui nous est aussi nécessaire qu’elle nous est difficile à comprendre. Tout ce que nous pouvons faire, c’est de nous rappeler à tout instant que tous les êtres organisés s’efforcent perpétuellement de se multiplier selon une progression géométrique ; que chacun d’eux à certaines périodes de sa vie, pendant certaines saisons de l’année, dans le cours de chaque génération ou à de certains intervalles, doit lutter pour l’existence et être exposé à une grande destruction. La pensée de cette lutte universelle provoque de tristes réflexions, mais nous pouvons nous consoler avec la certitude que la guerre n’est pas incessante dans la nature, que la peur y est inconnue, que la mort est généralement prompte, et que ce sont les êtres vigoureux, sains et heureux qui survivent et se multiplient.

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